vendredi 26 septembre 2014

Léonie, la vie à un fil

Dimanche, Léonie a perdu sa petite fille de 7 ans, morte d'un palu non soigné au centre de santé du quartier où elle s'est précipitée, trop tard. Mais était-ce un palu? On ne saura jamais vraiment. Il n'y a pas de médecin dans les centres de santé, au mieux un infirmier, et encore, un dimanche... Pas de quoi faire des analyses de sang, des examens.
Ce soir, Léonie est revenue au centre de santé avec son mari et son bébé, bouillant de fièvre. Elle-même tient à peine sur ses jambes. Elle est malade, elle a marché près d'une heure pour arriver là. Elle sort de la consultation avec une ordonnance pour du paracétamol et un traitement anti-palu, pour elle et le bébé; hier, c'était pour son fils aîné, 9 ans. Pas d'analyses pour confirmer le diagnostic. Facture totale à la pharmacie du centre de santé: 5200 francs CFA (7,5 euros). Léonie "fait le petit commerce", elle gagne 100 à 300 francs par jour. Elle n'a qu'à rentrer chez elle si elle n'a pas l'argent.

mercredi 2 juillet 2014

Tinga, grand-mère solaire

 
En 2011, six villageoises burkinabées âgées de 40 à 54 ans, analphabètes, partent en Inde pour être formées en ingénierie de l'énergie solaire. Elles rejoignent pour six mois le Barefoot Collège (le “Collège aux pieds nus”), créé pour les femmes illettrées du monde entier. Ça ressemble à une histoire de fou. Mais voilà, Tinga l’a fait.
Aujourd’hui, à 54 ans, elle forme à son tour de nouvelles techniciennes.
« Quand on a proposé à mon groupement de femmes d’envoyer une de ses membres en Inde, je me suis dit que c’était impossible. Le village (1) s’est réuni. Nous avons d’abord choisi une candidate qui savait lire et écrire, mais le FEM/ONG (2) a refusé : il fallait une femme illettrée et de plus de 40 ans. J’ai finalement été désignée.
J’avais très peur du voyage, et j’étais sûre de ne pas pouvoir maîtriser la technique. Mais c’était un honneur pour mon village d’avoir été choisi. Je devais faire face à mon devoir. Je me suis remise dans les mains de Dieu. Les gens du village se sont engagés à cultiver mon champ à ma place, mes belles-filles ont repris la fabrication du dolo (bière de mil) mais je n’ai pas trouvé de remplaçante pour mon activité d’accoucheuse traditionnelle. Les femmes ont dû se débrouiller.
Terrorisées
Je suis partie le 13 septembre 2010, à 51 ans. Mon plus jeune fils avait 19 ans. J’ai dû attendre que mon petit-fils s’endorme pour quitter la maison. Il s’accrochait à mon pagne pour me suivre.
Nous avons embarqué, seules, sans accompagnateur, terrorisées toutes les six. On nous avait dit que le voyage était direct jusqu’à New Delhi. Alors, quand l’avion a fait escale à Dubaï, il a fallu tout l’équipage pour nous convaincre de descendre ! A l’arrivée, l’une de nous s’est égarée dans l’aéroport de New Delhi. Nous n’avions que nos langues locales (mooré et dioula) et nos mains pour communiquer, mais nous avons réussi à la retrouver grâce à nos tee-shirts FEM/ONG. Puis une autre est tombée dans les escalators, et nous avons refusé de toucher à nos bagages sur le plateau qui tourne tout seul, quelqu’un a dû les récupérer pour nous !
Après quelques jours de repos au Barefoot college, nous avons commencé les ateliers. Au début, on ne comprenait rien. Les moniteurs essayaient de nous apprendre les noms des outils en anglais en nous demandant : “It’s name ?” Et on répondait : “It’s name ?” Nous étions totalement découragées, convaincues de revenir bredouilles. On sentait déjà la honte.
Mais finalement, nous avons appris très vite, à souder, dessouder, construire des circuits électriques. Tout à l’observation : on nous montrait, et nous devions répéter le même circuit. Si tu te trompes, tu recommences. Nous étions une soixantaine de femmes, venues de Jordanie, de Colombie, du Kenya, du Guatemala ou du Congo. Entre nous, c’était l’amitié parfaite. On chantait, on dansait ensemble. On communiquait avec des gestes, des grimaces, et quelques mots en anglais.
Aveugles
Le problème, c’était les repas. On n’a pas pu s’habituer aux plats indiens. On nous avait donné des portables, ça nous permettait de tenir loin de nos proches. Mon meilleur souvenir, c’est la visite du ministre burkinabé de l’Environnement. C’était comme si on avait vu la famille ; et la preuve qu’au pays, on ne nous oubliait pas.
Notre retour en mars 2011… quand j’y pense, j’ai envie de pleurer. L’aéroport était noir de monde avec des ministres, des maires, des journalistes. Nous avons été reçues par le Premier ministre. Au début, nous étions incapables de parler. Puis nous lui avons dit que nous ne savions pas qu’un aveugle pouvait conduire quelqu’un ; mais comme nous en avions fait l’expérience, nous avons demandé que le Burkina Faso envoie d’autres “aveugles” au Barefoot College pour renforcer notre équipe et qu’il ouvre une antenne dans le pays.
2012 et 2013, j’ai installé 90 unités solaires (un panneau solaire relié à une batterie et à deux ampoules et une lampe solaire portative). J’ai formé une assistante et nous nous occupons de la maintenance. Mais les pannes sont rares. Le village m’a acheté un vélo, on me donne un peu d’argent. Ça me va.
Formatrice
Cette expérience a changé ma vie. Je suis plus épanouie. On m’a fait confiance à moi, une vieille et une analphabète. Je suis plus patiente, plus compréhensive, car il a fallu que des gens soient ouverts et humbles pour me choisir. Quand je passe avec mon vélo, j’entends : “C’est la grand-mère solaire.” Tout le monde aimerait être à ma place.  Ma famille est fière de moi. Le regard des hommes sur les femmes a changé aussi. La lumière est arrivée au village grâce aux femmes. C’est parce que mon groupement féminin était actif que notre village a été choisi.
Les élèves apprennent leurs leçons le soir sous la lumière ; les femmes n’ont plus besoin de s’éclairer avec des fagots ; elles peuvent faire la cuisine le soir tout en surveillant les enfants. Les boutiques sont éclairées toute la nuit. Au bout d’un an, le chef du village a affirmé que nous n’avions plus rien à envier à Ouaga !
Lorsque le FEM/ONG m’a proposé de devenir à mon tour formatrice, les gens autour de moi avaient des doutes, mais je suis pas inquiète. Je sais que ça ira. »
(1) Gogo, au nord-ouest de Ouagadougou.
(2) Emanation du Fonds pour l’environnement mondial, qui a financé le projet.


Pour aller plus loin: "Au Burkina, grand-mère sait faire un bon panneau solaire", in Terra Economica juillet/août 2014

mardi 3 juin 2014

Fati et Florence, les béquilles de l'hôpital


Garde-malades employées par l’association Contact Hors Limite, Fati et Florence s’occupent des patients isolés au CHU de Bobo Dioulasso. Une tâche ingrate que personne ne leur envie, mais pour laquelle elles sont à peine payées.

Fati, 49 ans : « Je faisais le nettoyage à l’hôpital lorsque l’association Contact Hors Limite a été créée en 1998 à Bobo, quelques années après Ouagadougou, par des médecins et des infirmiers qui cherchaient une solution pour la prise en charge de l’hygiène et de l’alimentation des patients isolés*.
Je me suis inscrite dès le début. On nous avait dit qu’on serait payés au Smic (35 000 francs CFA par mois soit 53 euros) et déclarés à la Caisse nationale de sécurité sociale. Mais ça fait seize ans, on a attendu en vain. Aujourd’hui, nous sommes payés 25 000 francs par mois (38 euros). Avant, c’était 15 000 ! Le problème est que l’association vit de contributions volontaires. Pas de contributions, pas de salaires. Une année, nous n’avons reçu que 2000 ou 3000 francs par mois.
Avec ça, je dois faire vivre toute ma famille car mon mari est au chômage depuis plusieurs années. J’ai deux enfants, un garçon né en 1984 et une fille née en 1991. Il faut manger, acheter les habits, payer le taxi pour l’hôpital (1000 francs aller-retour), la scolarité de ma fille, qui est en 3e (75 000 francs par an)… J’ai cherché un autre emploi, mais je n’ai pas trouvé. Je vends du savon pour compléter. Je n’ai même pas une moto à garantir pour obtenir un crédit. »
Florence, 39 ans : « Je travaille pour Contact Hors Limite depuis 2002. Je suis la seule à contribuer aux dépenses de mon foyer. J’ai une fille de 8 ans, en CM1, je paie 25 000 francs de frais de scolarité par an. Nous sommes quatre garde-malades à nous relayer à l’hôpital. Quand c’est ton jour de garde, tu portes les habits à la buanderie de l’hôpital, tu donnes à manger aux malades, tu vides les pots. Le matin tu te lèves à 4 heures pour laver les patients, changer les draps, vider les pots encore, donner les médicaments, le petit déjeuner. Puis ton collègue prend le relai. »
Fati : « Avant, on était là 24 heures sur 24, même les week-ends et les jours fériés, de 7 heures à 7 heures. On a un peu arrêté les gardes de nuit pour protester contre nos paies. On va bientôt les reprendre. Si nos conditions ne s’améliorent pas, on arrêtera encore. Le personnel de l’hôpital a des indemnités pour les gardes, pour les risques. Nous, on n’a rien. On travaille comme ça comme des ânes, sans avantages ni retraite.
Pourtant, notre rôle n’est pas facile. Nous nous occupons des personnes inconscientes en attendant de retrouver leur famille, mais aussi des cas sociaux et des “mentaux”. Certains sont agressifs, d’autres font leurs besoins n’importe où. Tu es seule pour tout l’hôpital : aux urgences, au bloc, en pédiatrie, on t’appelle. Quand l’épidémie de sida était très forte, on lavait même les habits à la main car la buanderie refusait de les prendre.
A mon âge, est-ce que je pourrai encore faire ce travail dans deux ou trois ans ? C’est dur, il faut soulever les malades pour les laver. Quand elles nous voient, certaines personnes disent qu’elles ne feraient jamais ce qu’on fait, même pour 100 000 francs. D’autres trouvent que ce n’est pas un métier. Les familles des autres patients nous font des reproches : “Venez chercher votre malade, il sent trop mauvais, on ne peut plus respirer.”
Le personnel de l’hôpital  nous dit : “Dieu vous récompensera pour ce que vous faites.” Mais c’est que la bouche qui nous soutient. Tu es là pour aider les infirmiers, pour l’hygiène de l’hôpital. Mais si toi-même tu tombes malade, il n’y a personne pour t’aider. Une fois,  ma maman a eu des problèmes aux yeux. Je suis allée à la caisse de l’hôpital pour demander une exonération des frais médicaux mais ils ont refusé. Heureusement, il y a des infirmiers humains, qui parfois nous aident. Mais à chaque fois il faut négocier, après seize ans de service !
On veut que ça change. On va se lever pour trouver nous-mêmes des partenaires, distribuer une lettre au gouverneur, à la mairie, aux églises, au ministère de l’Action sociale. C’est le travail de l’Action sociale qu’on est en train de faire, il faut qu’ils nous appuient. Ce problème concerne tout le monde. »
  
* A l’hôpital au Burkina, ce sont les familles qui lavent les malades, fournissent et changent leurs draps, leur apportent la nourriture, lavent les chambres et les lits, etc.

dimanche 25 mai 2014

Kadi, à bonne école



Kadi est peule, née à Dédougou en 1964. Institutrice de métier, elle prend son Nescafé tous les matins dans un petit kiosque avant de rejoindre son bureau à l’Inspection d’académie, à Bobo Dioulasso.
« Mon père, infirmier, a envoyé tous ses enfants à l’école, et il en avait beaucoup, je ne sais pas même combien exactement. Il avait quatre femmes. Ma mère était la première et elle a eu onze enfants. Il nous a tous poussés, même ses neveux. Du coup, il y a beaucoup de fonctionnaires dans la famille. J’ai des frères et des cousins policiers, enseignants, dans la santé… et des sœurs secrétaires de direction dans le privé.
Mon père était le seul parmi ses frères à avoir fait l’école. Comme il ne voulait pas s’occuper des bêtes, ses parents l’envoyaient livrer le lait au commandant de cercle. Un jour, il a suivi des enfants qui allaient en classe. Il est entré s’asseoir. Son père était contre, mais sa mère le soutenait en cachette.
Moi, je suis allée à l’école jusqu’à la seconde. Ça n’allait pas fort, j’ai arrêté. Je me suis inscrite à plusieurs concours administratifs niveau BEPC. C’est celui de l’enseignement qui a marché. J’ai hésité. Je n’avais pas envie de devenir institutrice, mais je voulais un emploi, être indépendante.
Je me suis mise à aimer le métier dès que j’ai commencé, car les enfants sont très francs, sincères. Mais au bout de quelques années, j’ai souffert d’un problème de cordes vocales. Je perdais la voix. Le médecin ne savait pas ce que j’avais, mais il m’a conseillé de ne plus parler. Pour une enseignante, c’est pas facile ! Grâce à des amis franco-burkinabés, j’ai pu partir me faire opérer à Paris. Quand je suis rentrée, en 2003, on m’a affectée à l’Inspection d’académie de Bobo, au service des statistiques. Nous travaillons sans ordinateur. C’est difficile. Mais mon travail me permet d’être indépendante et de suivre l’éducation de mes enfants. J’ai une fille en deuxième année de géographie, et un garçon au collège, en troisième.

Vivre ensemble

Je me suis mariée religieusement (je suis musulmane) en 1998 et à la mairie en 2000, sous le régime de la monogamie, avec un homme que j’avais connu étudiant et que je n’avais jamais vraiment cessé de fréquenter. Juriste de formation, il travaille pour une association dans le domaine de l’adduction d’eau potable.
Il est d’ethnie bobo. Nous vivons dans sa grande famille, à Bobo. Dans toutes les cours familiales, il y a des scènes de jalousie. Avant, cela me faisait souffrir, puis j’ai pris du recul, je ne fais plus attention à ces choses-là. Mais de plus en plus de couples divorcent à cause de la vie en grande famille. Vivre ensemble, il n’y a rien de plus difficile.
Ici, quand une femme se bat, on trouve qu’elle est bandite. On sait que si tu arrives à être indépendante, tu ne peux pas être soumise. Or tu dois être soumise. Mon mari me laisse libre : je voyage, je sors quand je veux, je peux même rester dehors jusqu’à minuit avec mes amies. Mais dans notre culture, ce sont les vieux parents qui ont la main mise sur le foyer, qui décident à notre place. Si je veux voyager, je dois demander l’autorisation à mes beaux-parents, par respect.

Eliminer l’analphabétisme

On sent un changement de mentalité, assez lent. Déjà, le mariage forcé est devenu rare. Mais c’est insuffisant. Il y a des femmes qui refusent la contraception, qui meurent de faire trop d’enfants. Il y a le manque d’hygiène. Tout ça, c’est dû à l’analphabétisme. Si tu es éduquée, tu vas éduquer tes enfants.
Aujourd’hui encore, beaucoup de filles ne sont pas scolarisées, surtout dans les campagnes. En ville, elles sont plus nombreuses que les garçons dans certaines classes. Et elles ont souvent des meilleurs résultats. L’an dernier au CEP (certificat d’études primaires), les trois premières étaient des filles.
Il y a aussi le problème des grossesses précoces. Les parents ne parlent pas de la sexualité à leurs enfants. C’est tabou. Pourtant, c’est la seule manière d’éviter aux filles de piquer une grossesse. Il faudrait introduire vraiment l’éducation à la sexualité dans les programmes scolaires, faite par des spécialistes.
Chez les Peuls, on parle encore moins de ces choses-là. Moi-même, je suis tombée enceinte à 20 ans, j’étais encore à l’école. Mais je n’ai pas eu trop de problèmes. Ma mère était à l’écoute de ses enfants. C’est elle qui a élevé ma fille quand j’ai été affectée loin de  Dédougou.
Avoir une bonne retraite, être en bonne santé, voyager, voilà ce que je souhaite pour l’avenir. Je suis en train de construire. J’ai envie d’avoir l’intimité de mon foyer, de pouvoir recevoir mes amis. Je ne sais pas si mon mari me suivra. Je pourrai envoyer des personnes âgées pour le convaincre. Mais au Burkina, rares sont les hommes qui acceptent de vivre dans la maison payée par leur femme. »

lundi 21 avril 2014

Sidonie, captive vagabonde

Sans jamais se départir de son doux sourire, Sidonie* tient un restaurant à Bobo Dioulasso. Le mardi soir, elle abandonne son comptoir pour monter sur les planches.

« J’aurais pu faire des études supérieures, mais je suis tombée enceinte à 17 ans, en troisième. Je ne savais rien de la contraception. Mes parents m’ont chassée de la maison. A l’époque, on n’acceptait pas une fille enceinte. Mon père ne voulait même pas qu’on sorte. Pour aller danser, on attachait nos habits dans un foulard, on les lançait par dessus le mur, et on disait qu’on allait voir une copine.
Je suis la onzième de douze enfants. Mon père nous a eus très tard. Il a fait la Première guerre mondiale, à Verdun. Il avait été recruté au village pour rejoindre un contingent de Tirailleurs sénégalais basé au Maroc. C’est là qu’il a épousé ma mère, une Marocaine. Ils sont rentrés au Burkina pendant la Deuxième guerre mondiale.

Cicatrices

Le père de mon enfant voulait que je me fasse avorter. J’ai refusé, j’avais trop peur de mourir. Il a accepté de me prendre chez lui. Il avait 26 ans, était comptable. Après la naissance du bébé, j’ai repris l’école. Mais peu à peu, mon type a changé de visage. Je suis devenue son esclave. Il était jaloux, c’était maladif. Il me frappait. J’ai encore les cicatrices. J’étais jeune, naïve. Je ne disais rien à ma famille, avec qui j’avais repris contact pourtant.
C’est vrai, il payait mes études, ma moto... Mais il ne me mettait pas en condition de réussir, il refusait que je participe aux travaux de groupe. J’ai passé trois fois le bac. Et finalement il ne m’a servi à rien, car quand je l’ai eu, j’avais dépassé d’un an l’âge limite pour entrer dans une école supérieure à Ouaga (l’université n’existait pas encore), et mon mari s’est fait licencier, j’ai dû chercher du travail.

Dubai-Bangkok

Mon grand frère m’a aidée à monter mon commerce. Je voyageais beaucoup : en France, à Dubai, au Brésil, à Bangkok. Je vendais des produits cosmétiques, des vêtements et des chaussures dans une grande boutique. Ça marchait bien. Mon mari me laissait partir, il n’avait pas le choix car il n’avait pas retrouvé de travail. Mais je devais l’appeler tous les jours.
Je pensais que la situation allait s’améliorer ; elle a empiré. Lorsqu’il a monté son activité de récupération de métaux, il a installé son bureau juste à côté de ma boutique et débarquait pour un oui pour un non, écoutait aux portes… J’en ai vu de toutes les couleurs. Alors que je ne voulais pas d’autre enfant, je suis tombée enceinte neuf ans après le premier. Il a osé dire que l’enfant n’était pas de lui. Quand il est né, c’était sa photocopie !
J’ai supporté mon mari pendant trente ans ! Il n’a jamais cessé de me battre. Je voulais partir, mais je n’y arrivais pas. J’ai attendu que mes deux fils quittent la maison, puis ma maman, qui était venue vivre chez nous. A la fin, j’avais vraiment peur. C’était devenu invivable. Quand on dormait, il verrouillait et prenait la clé. Il m’a même menacée avec un pistolet. Il était devenu fou.

Ambitions

Quand mon grand frère est revenu de France, il a pris ma mère chez lui. Le lendemain même, j’ai quitté la maison. J’ai tout abandonné et j’ai couru me cacher chez une cousine. Pendant un mois, mon mari m’a cherchée partout, puis il a laissé tomber. Quand je le croise dans la rue maintenant, il détourne le regard. A 47 ans, je suis repartie à zéro. Grâce à ma sœur, j’ai pu ouvrir un restaurant.
Aujourd’hui, j’ai 56 ans et je sais que j’ai sacrifié ma vie à cause d’une erreur de jeunesse. J’étais ambitieuse, je voulais être archéologue. Si j’avais poursuivi mes études, si j’avais été plus indépendante, je ne me serais pas laissée faire. Quand un homme s’est occupé de toi, t’a payé une moto, une voiture, c’est difficile de le rejeter et d’expliquer à ta famille qui il est réellement. Mais on ne peut pas refaire le passé, il faut aller de l’avant.
La femme africaine doit lutter pour se libérer, et c’est d’abord par les études qu’elle y parviendra. S’il y a plus de femmes diplômées, gouverneurs, députées, les mentalités finiront par changer. Il y a déjà plus de filles à l’université, plus de femmes à des postes de responsabilité qu’il y a une vingtaine d’années. Mais on a encore beaucoup à faire. Avec le théâtre, j’ai trouvé un moyen de participer à cette libération de la femme, à son épanouissement. J’arrive à m’ouvrir, et ça me fait du bien. »
 
* Le prénom a été changé.

jeudi 3 avril 2014

Barbara, forte tête

© Aurore Feer

Barbara a 26 ans et travaille dans la communication. Depuis deux ans, elle garde ses cheveux naturels. Un acte de bravoure, au royaume du défrisage, des tissages et des extensions.

« La coiffure, c’est une vraie contrainte dans notre société. Les gens me regardent dans la rue, l’air de dire : pourquoi elle ne se coiffe pas, celle-là ? Une fille comme moi, c’est une fille qui se néglige. Ou une “rasta”, une rebelle.
La mère d’une amie me dit souvent : “Toi, ton mari va te laisser si tu restes comme ça.” C’est le genre de réflexion que j’entends presque tous les jours. Mais ça ne m’atteint pas. Ça ne me dérange pas d’être différente. Quand mes cheveux seront longs, le regard changera.
J’ai quand même été très choquée, un jour, par la réflexion d’un cadre d’un ministère pour lequel je venais de réaliser une campagne de communication : “Vous trouvez votre coiffure professionnelle ?” J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’un intellectuel trouve plus professionnel de mettre des résidus de pétrole sur sa tête !
Enfant, en Côte d’Ivoire, j’ai fréquenté des écoles catholiques où nous étions obligées de nous couper les cheveux à ras. Arrivée au Burkina à 13 ans, j’étais ravie de pouvoir me les laisser pousser. A partir de là, je me suis souvent défrisée. Je perdais mes cheveux, mais je ne faisais pas le lien.
Car en Afrique, il n’y a pas d’autre modèle. Les femmes ne se posent pas la question. Même pour tisser des mèches synthétiques qui leur cacheront entièrement le crâne, elles se font défriser ! Pourtant, les produits utilisés sont hyper agressifs, ils contiennent de la soude et fragilisent les cheveux. Quand on ajoute des extensions lourdes, la racine s’arrache. Beaucoup de femmes ont les tempes et le haut du crâne complètement dégarnis. Mais elles pensent que c’est à cause du climat.
Le pire, c’est que ça schlingue, c’est sale, ça démange, ça donne chaud. Tu ne sais pas pourquoi tu souffres, c’est comme ça partout autour de toi. Les filles ne savent pas qu’on peut utiliser des techniques moins agressives, ou se faire des têtes différentes avec des cheveux crépus. C’est la conséquence de la suprématie masculine. Le gars donne l’argent à sa copine et lui dit : “Vas te coiffer, demain on va sortir avec mes potes.” Et elles se laissent faire. Je te jure !
Quand j’ai commencé à travailler, je faisais une coupe courte toutes les deux semaines, et je les laissais au naturel. Jusqu’à ce que je découvre, il y a un an sur Internet, des informations sur le mouvement nappy (contraction de natural et happy). Né aux Etats-Unis, il rassemble des femmes qui assument leurs cheveux crépus. J’ai compris que c’était ce qui me correspondait, j’ai eu envie de les laisser pousser. Mais je ne savais pas comment les gérer. A un moment, je ne ressemblais à rien, j’avais très mal quand je me peignais.
Aujourd’hui, j’ai ce qu’on appelle un « skrincage » : le cheveu est assez long mais il se contracte, donc il paraît court. Beaucoup de nappy détestent, mais c’est une coiffure à part entière. Quand je vais au salon, les coiffeuses grognent parce que je suis difficile à démêler. Alors j’emmène mon arsenal : mon vaporisateur avec un mélange d’eau et d’huile. 
En Côte d’Ivoire, la communauté nappy est plus importante. Les produits afro sont beaucoup plus faciles à trouver. Mais ils sont chers, tout le monde ne peut pas se le permettre. Je suis allée une fois dans un salon nappy à Abidjan, j’ai dépensé 39000 francs CFA (60 euros) !
Au Burkina, le mouvement nappy est très récent, nous ne sommes pas nombreuses. Alors j’ai été ravie, il y a quelques mois, de découvrir une page Facebook de filles burkinabées : Fasonappy. J’y trouve des astuces, des conseils. Ça m’intéresse beaucoup.

J’ai aussi créé ma page Facebook, pour partager mes propres expériences. Cependant, je me retrouve pas totalement dans les positions de certaines « nappy » qui le vivent comme une identité et semblent totalement centrées sur leurs cheveux. Moi, j’en prends soin… Mais je ne focalise pas toute mon attention dessus.
Aujourd’hui, des femmes croisées dans la rue, des amies me demandent comment je m’occupe de mes cheveux, elles trouvent que c’est joli. Je commence à sentir de l’admiration. Certaines pensent que ça coûte cher. Mais j’y consacre peut-être 10000 francs (15 euros) par mois, alors que certaines dépensent des fortunes en mèches à tisser.
J’essaie peu à peu de sensibiliser les femmes autour de moi. Mais je me heurte souvent à un mur. Même si l’envie est là, l’environnement n’aide pas. Il ne faut pas avoir peur du regard des autres. »

vendredi 21 mars 2014

Awa, l'Ivoirienne



Indépendance
«  La vie des femmes chez nous, là, c’est pas facile. C’est la femme qui s’occupe des enfants en plus de ses activités à l’extérieur, c’est souvent elle aussi qui doit ramener l’argent à la maison pour le foyer, les enfants, la nourriture. Les hommes participent rarement à ces dépenses. Ce qu’ils font de leur argent, ça on ne sait pas.
Nous, les Burkinabées, nous avons trouvé la situation comme ça quand nous sommes nées : nos pères avaient pris deux ou trois femmes, ils ne pouvaient pas s’occuper de tout le monde, donc les femmes étaient obligées de travailler pour nourrir leur famille. Ça ne veut pas dire qu’elles avaient le droit de sortir : elles devaient faire leurs petits commerces devant leur porte.
Ma maman a deux coépouses. Elle s’est toujours battu, elle a toujours cherché à gagner sa vie, même si mon père était chef d’usine dans la transformation d’ananas en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui encore, malgré la vieillesse, elle continue à fabriquer et à vendre la pâte d’arachide chez elle.
Moi j’ai commencé à travailler à 24 ans, à Ouagadougou. Je venais d’arrêter l’école, en 3e, parce que j’étais tombée enceinte. J’étais employée par des Chinois pour vendre des médicaments dans une boutique. J’avais ma liberté, je voyageais… Mais le père de mon enfant, mon futur mari, n’était pas d’accord. Il voulait que je reste à la maison. Moi, je savais qu’avec le temps, il allait faire des difficultés pour me donner l’argent pour mes dépenses personnelles.
Après nos fiançailles, il est parti quatre ans en Allemagne travailler comme cuisinier dans un restaurant. Je pensais qu’à son retour, sa mentalité aurait changé, qu’il allait m’encourager. Mais non, il avait gardé l’esprit africain, il pensait que si je sortais, des hommes allaient me courir après. On a beaucoup discuté, mais il n’a pas pu me convaincre. Entretemps j’avais pu avoir ma propre boutique, où je vendais des pagnes, des boissons… Je l’aimais mais il y avait certaines conditions que je ne pouvais pas accepter. J’étais bien dans ma peau comme cela. Il a fini par me laisser faire.  »

Mariage forcé
« J’ai grandi en Côte d’Ivoire, où mes parents vivaient, comme beaucoup de Burkinabés. La culture, la manière de vivre sont différentes là-bas, on est plus libres. On s’habille bien, avec de jolis pagnes. Et puis on n’a pas peur de s’exprimer. Un jour, un ami a dit à propos de moi : "Les Ivoiriennes, leur bouche ne porte pas caleçon." (Traduction : elles disent tout ce qu’elles pensent.)
Enfant, j’ai échappé au mariage forcé. A 2 ans, j’avais été envoyée chez la mère de mon père au village, au nord de Ouagadougou, car elle se sentait seule. Un vieux m’avait repérée, il disait à ma grand-mère qu’il voulait me donner à son fils. En fait, je crois qu’il me voulait pour lui... Quand j’avais 8 ans, mon père m’a ramenée en Côte d’Ivoire, pour me scolariser.
Lorsque j’étais en 6e, nous sommes rentrés au Burkina, à Ouaga, avec ma mère. Le vieux du village est revenu, il a envoyé son fils, essayé de m’amadouer. Heureusement, mon père était contre le mariage forcé. Et j’étais sa première fille. Pourtant, il a quand même dû accepter de marier sa deuxième fille au fils de ce monsieur, pour ne pas causer de problèmes entre les deux familles. Ma demi-sœur a donc pris ma place. Mais elle ne m’en veut pas. Son mariage se passe bien.
J’ai quatre enfants de 20, 16, 12 et 7 ans. Ce dont je rêve pour eux, c’est qu’ils réussissent : qu’ils aient un bon travail, qu’ils soient à l’aise, qu’ils réalisent leurs rêves. S’ils vont bien, je vais bien aussi. L’aîné veut devenir pilote d’avion. Moi, quand j’étais jeune, je rêvais de devenir sage-femme. »

Polygamie
« La polygamie a diminué au Burkina, mais elle existe toujours. Même les jeunes de nos jours veulent prendre deux femmes dès qu’ils commencent à avoir de l’argent.
Un ami m’a dit dernièrement qu’il voulait prendre une deuxième femme car la première n’a eu que des filles, il me demandait conseil. Je lui ai dit : "Tu es fou ! Un garçon, une fille, c’est pareil. Aujourd’hui, ce sont même plus les filles qui aident les parents." Le problème, c’est qu’il vient de gagner beaucoup d’argent en louant un terrain. Mais l’argent peut finir… Et c’est difficile pour les femmes de s’entendre.
Depuis ce jour, il ne m’a plus donné signe de vie. Mais s’il ne m’appelle pas, je le ferai car le débat n’est pas terminé.
Mon mari, lui, assure qu’il ne veut pas de deuxième femme. Mais il ne faut pas faire confiance à l’homme, il peut avoir des amis qui lui mettent de mauvaises idées dans la tête. Dans la vie, il faut t’attendre à tout, comme ça tu peux tout supporter. Alors je l’ai prévenu : "Tu peux prendre une deuxième femme, mais moi je reste dans ma cour avec mes enfants, et elle tu la mets ailleurs, on ne va pas vivre ensemble." Il doit y avoir égalité. Le reste, c’est son problème. Du moment qu’il ne m’empêche pas de faire mon commerce...
Ici, on ne divorce pas comme chez vous. Si tu ramasses tes bagages parce que ça ne se passe pas bien avec ton mari et que tu retournes chez ta maman, tu la tues, elle ne sera plus respectée. Plus personne ne l’écoutera car on dira : "elle, sa fille n’a même pas su garder son foyer"…
Donc nous sommes obligées de nous soumettre malgré nous. »

jeudi 13 mars 2014

Nathalie, l’intouchable



« J’ai appris que j’étais séropositive il y a neuf ans. On m’avait conseillé de me faire dépister parce que j’étais souvent malade. J’ai beaucoup pleuré quand j’ai su. Mon mari venait de mourir (du sida), il ne se soignait pas. Ma famille vit loin, au village. J’étais seule avec mes trois enfants. Qu’est-ce que j’allais devenir ? »
Nathalie*, 38 ans, habite avec trois de ses quatre enfants à la lisière de Bobo Dioulasso. Derrière les champs de maïs, juste avant la brousse.
Au début, elle n’avait pas besoin de prendre des antirétroviraux (ARV), son taux de CD4 (cellules du système immunitaire) était bon. Elle était seulement soignée contre les maladies dites « opportunistes ». « J’allais mieux. Alors, je me suis dit que ce n’était pas vrai, je n’avais pas le sida. Mais peu de temps après, j’ai commencé à maigrir. J’ai appelé l’hôpital et on m’a donné des produits (ARV). »
Tous les trois mois, Nathalie se rend à l’hôpital pour un rendez-vous médical et pour récupérer ses ARV, fournis gratuitement. Elle part tôt le matin, marche plusieurs heures, sa fillette d’un an dans le dos, et revient à la nuit tombée.
« Seules une amie et ma fille aînée, qui vit à Ouagadougou, sont au courant que je suis séropositive. Si tu le dis autour de toi, tu ne vas plus gagner à manger, on va te montrer du doigt. Mon mari n’est plus là, je n’ai personne pour me soutenir. Mes voisins se doutent, alors ils font comme si je n’étais pas là, ils ne me regardent même pas, ne me disent pas bonjour. Ce que j’ai souffert, ça ne peut pas se dire. Je suis contente quand la médiatrice de l’association Espoir pour demain vient me voir, cela me soulage. Si les voisins me posent des questions, je dirai que c’est ma sœur qui est venue me rendre visite. »
Pour faire vivre sa famille, Nathalie « se débrouille » avec rien : devant sa maisonnette d'une pièce unique en banco, sèche sa maigre récolte d’arachides et de haricots. Quand elle parvient à se faire embaucher pour aider dans les champs, elle peut gagner de quoi ajouter un peu de sauce aux haricots. Aujourd’hui, elle n’a pas d’argent pour préparer la sauce.
Incapable de payer son loyer (4000 francs CFA, 6 euros), elle vit avec la crainte d’être jetée dehors avec sa famille.
« Je me demande souvent : qu’est-ce que j’ai gâté chez Dieu pour qu’il me donne une telle souffrance ? Est-ce qu’un jour je serai parmi les gens heureux ? »
Son petit garçon rentre de l’école. Il a 9 ans. Nathalie n’a pas fini de payer les frais de scolarité. Il a de grands yeux doux et curieux. Il salue poliment les visiteuses. Sa maman nous dit dans un souffle qu’il est infecté.
Il prend sa petite sœur dans ses bras. Nathalie l’allaite encore, malgré les risques de contamination. Que pourrait-elle faire d’autre ?
Elle ne dit pas un mot sur le père du bébé.

* Le prénom a été modifié.

vendredi 28 février 2014

Valérie, la dolotière



A 40 ans, Valérie fabrique du dolo (la bière locale, à base de mil) et le vend dans un cabaret de Bobo Dioulasso. Nous avions rendez-vous à 8 heures du matin pour discuter, une calebasse de dolo en guise de café.
« Je suis devenue dolotière parce que ma belle-mère l’était, et je venais l’aider au cabaret. Depuis 1999, j’y travaille trois jours par semaine. Nous sommes six femmes à nous relayer. Le mercredi et le jeudi, je prépare : il faut faire germer le mil, l’écraser, délayer la farine, faire bouillir, transvaser, enlever la drèche (les grains de mil écrasés), bouillir encore, laisser refroidir en ajoutant la levure. Je fais environ 150 litres par semaine. C’est dur. Le vendredi, je vends. Si le marché est bon, le dolo finit vite. Sinon, tu peux rester là jusqu’à 22 heures. Ça joue sur l’éducation des enfants, parce que tu n’es pas à la maison.
Et puis il faut être forte pour travailler au cabaret. Les gens disent que tu te vends, que tu es une pute ou une femme facile. Les hommes qui viennent boire te font des propositions, ils se saoulent et viennent t’emmerder ou ils veulent te commander comme leur femme. C’est à toi de choisir la bonne attitude. Si tu te laisses manipuler, tant pis pour toi. Il faut te faire respecter. Moi, depuis quinze ans, je sais me maîtriser, je ne rentre jamais saoûle, alors les gens du quartier me respectent.
Avec le dolo, je peux gagner entre 1000 et 3500 francs CFA (1,5 à 5 euros) par semaine, mais parfois je ne vends pas tout et je ne gagne rien. Alors je fais des petits commerces à côté, du savon liquide que je fabrique moi-même, des friperies, des brochettes de soja… J’ai aussi un champ.
Chez nous, le travail ne finit jamais. Tu te lèves à 5 heures le matin, tu dois chauffer l’eau, balayer, faire la lessive, la vaisselle. Tu réchauffes le restant de nourriture pour que les enfants mangent avant d’aller à l’école. Ensuite c’est le cabaret, le commerce. Quand tu as fini tu te reposes. Et le soir tu recommences.
Quand on commence à faire du dolo, on se dit que c’est pour un temps. On ne souhaite pas faire cela toute sa vie. Moi, voilà quinze ans que je suis dolotière. Ça a trop duré. Mais il n’y a pas de retraite. On m’a proposé un autre travail : laver des bouteilles, pour 1500 francs par jour. Mais c’est dans la zone industrielle, à une heure de marche de chez moi. Je vais essayer quand même. Si ça m’apporte un mieux, je resterai. Je prendrai un crédit pour acheter un vélo. Sinon, je reprendrai le dolo.
Mon mari vient parfois au cabaret, il voit comment ça se passe. Il a confiance en moi, sinon il pourrait m’interdire de le faire. Quand les enfants étaient petits, les jours de dolo, il leur réchauffait la nourriture, les lavait. Il sait que si je suis ici, c’est pour l’aider, il est soudeur.
Chez nous, la femme est toujours soumise à ce que l’homme dit, elle n’a pas le droit de donner ses propres lois. Tu ne sors pas à son insu, tu dois lui demander la route. S’il ne la donne pas, tu ne dois pas partir. Alors qu’on devrait discuter ensemble pour choisir un modèle de vie qui convienne aux deux. Ce n’est pas pour rien que Dieu a créé la femme pour ajouter à l’homme. Sans la femme, l’homme n’est rien, et sans l’homme, la femme n’est rien. L’intelligence que Dieu a donnée à la femme est plus forte que celle de l’homme. La femme voit loin, elle anticipe. Mais l’homme est le maître, souvent il ne veut pas croire ce que la femme dit. Parfois pourtant, il reconnaît qu’elle avait raison.
Quand j’étais jeune, je rêvais d’être forte, de réussir ma vie. Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je suis mal. Mais je prie Dieu pour qu’il donne la chance que je n’ai pas eue à mes cinq enfants, qu’ils soient intelligents et chanceux pour aller de l’avant. Qu’ils fassent un travail bien fait, qu’ils respectent les autres et soient agréables. Mon souhait, c’est de vieillir dans de bonnes conditions. Avoir les moyens de vivre dans notre propre maison et plus dans la grande famille de mon mari. Vivre dans la paix. »
Merci à Isabelle pour cette belle rencontre.

jeudi 20 février 2014

Bawa, la promise [ 2. Planches de survie ]



« Pendant toutes ces années, j’avais continué le théâtre. La troupe nationale s’est arrêtée en 1977, je ne sais plus pourquoi car j’étais prise dans mes angoisses personnelles. En 1979, mon oncle Idrissa a créé une nouvelle compagnie, Koulé Dafrou, qui est rapidement devenue célèbre dans le pays. Notre pièce Tassouma, une histoire de travaux forcés sur le chantier de construction de la route Bobo-Dédougou, jouée en dioula, a eu beaucoup de succès. On faisait pleurer les gens, on remplissait le théâtre de l’Amitié à Bobo (3000 places en plein air), on partait en tournée à l’étranger, à Paris…
J’ai eu la chance d’être accompagnée une fois à la guitare par le président Thomas Sankara. Je chantais dans un avion qui nous amenait au Ghana, où Koulé Dafrou devait jouer pour l’anniversaire du chef de l’Etat Jerry Rawlings à la demande de son ami Sankara. Le capitaine était un grand homme. S’il était encore vivant, les artistes du Burkina auraient moins de problèmes.
C’était une belle période, qui s’est arrêtée quand Idrissa est décédé, en 1987, car nous n’avons trouvé personne pour le remplacer, nous nous sommes découragés. Chacun est parti de son côté, beaucoup se sont mariés et ont abandonné le théâtre. Moi, j’ai été engagée quelques mois comme chanteuse de l’ensemble instrumental de Radio Bobo, mais le groupe n’a pas duré. Ensuite, j’ai participé de temps en temps à des troupes, fait des spectacles, mais cela ne me fait plus vivre.
En 1982, à mon retour d’une tournée au Ghana, j’avais reçu une lettre du père de mon enfant. Il me demandait pardon de ne pas s’être manifesté depuis la naissance et voulait qu’on éduque l’enfant ensemble. Nous nous sommes mariés à la mairie, contre l’avis de mes parents, et nous nous sommes installés ensemble à Ouaga.
Mais là-bas, j’ai tout récolté. Le gars nous a maltraités, mon fils et moi. Parfois, il ne me parlait pas pendant deux ou trois mois. Il ne me donnait pas d’argent, alors que la vie est chère à Ouaga. J’ai supporté, je gagnais un peu de sous en vendant de l’attiéké, je me débrouillais.
Quand mon fils a eu son CEP (certificat d’études primaires), son père a refusé de lui payer le collège. Je ne sais pas pourquoi mais l’enfant est devenu son ennemi. Un jour, mon mari m’a dit qu’il allait le tuer. J’ai caché l’enfant chez ma sœur, et j’ai essayé d’arranger les choses avec l’aide de ma belle-famille. Ça s’est calmé, et puis ça a repris. Dès que mon fils a été assez grand, j’ai pris une location pour lui.  Il venait à la maison quand son père n’était pas là.
Mon mari a fini par tomber gravement malade, il est mort le 10 novembre 2003. A peu près au même moment, mon fils a attrapé le tétanos, il est resté un mois à l’hôpital. Je suis revenue à Bobo, l’enfant semblait guéri. Mais un matin, j’ai dû l’emmener à l’hôpital car il avait très mal au ventre. Il est mort quelques heures plus tard, le 16 février 2004. Il avait 27 ans, il s’appelait Souleymane Ouattara. C’est la vie… Ça arrive…
Quelque temps après, mon père m’a fait asseoir. Et il m’a demandé pardon. Il a dit que tous les malheurs qui étaient arrivés dans ma vie, c’était à cause de lui, du mariage forcé [elle pleure] : “Je sais que si je t’avais laissée aller à l’école, tu aurais fait beaucoup de choses pour moi, tu as du cœur.” Je me suis mise à genoux, et moi aussi je lui ai demandé pardon. Depuis ce jour, nous sommes en paix.
Je vis aujourd’hui avec lui dans la cour familiale, ma mère est décédée en 2000. Même si la dernière épouse de mon père est plus jeune que moi, certaines tâches me sont réservées en tant que première fille : je prépare ses repas, ses vêtements lors des coutumes, les médicaments traditionnels quand il est malade. Lorsqu’il est aux champs, parfois pour plusieurs semaines, je suis un peu plus libre mais s’il est là, je suis à son service. Il ne m’empêche pas de sortir, ou de partir pour plusieurs jours, mais je dois lui demander la permission et lui préparer sa nourriture à l’avance.
Avec l’argent des tournées internationales, j’ai pu économiser pour acheter un congélateur. Je fais et je vends des jus : bissap, gingembre, pain de singe… C’est ça qui me nourrit. Ça me suffit. En dehors de la participation aux mariages, aux funérailles, je dépense peu. Et quand je ne gagne pas assez, ma petite sœur m’aide. Je ne me plains pas. Je ne compte pas sur un homme. Ma vie est dans la main de Dieu.
Quand j’étais jeune fille, je rêvais d’être riche pour pouvoir aider les gens qui en avaient besoin, leur donner à manger. Une vie sans histoires, sans bagarres, c’est tout ce que je voulais. Pourtant, je n’ai récolté que la souffrance. Le mariage forcé a gâté ma vie. Mon mari m’a traumatisée, il a maudit mon enfant unique.
Mais je me suis libérée de mon passé, je n’y pense pas, sauf quand un événement me le rappelle. Il faut avancer. Aujourd’hui, mon plus grand bonheur est d’être sur une scène. Je prépare une pièce avec des danseurs de Bobo, et je fais partie d’une troupe féminine, Mata Hari. Le théâtre et la danse, c’est ma vie. »

vendredi 14 février 2014

Bawa, la promise [ 1. Chant royal ]



A 54 ans,  elle est la doyenne de la troupe de théâtre féminine (et féministe) Mata Hari, à Bobo Dioulasso. Mais quand Bawa sautille, chante et rit sur la scène pendant les répétitions, on dirait une gamine.

« Je suis née en 1960, dans une grande famille bobo. Mon père, cultivateur, est un des principaux chefs coutumiers de Bobo Dioulasso. Ma mère – paix à son âme – était la première de ses quatre femmes, elle venait d’une famille de musulmans. Avant le mariage, ses parents avaient exigé que la première fille qu’ils auraient retourne un jour à la belle-famille. Ma mère a eu neuf enfants, je suis l’aînée des filles. J’étais donc destinée au mariage forcé dès ma naissance. J’ai été inscrite à l’école à 8 ans, mais on m’en a retirée au bout de six mois, à mon grand désespoir.
Heureusement, à 14 ans, j’ai découvert la danse et le chant. Dans le quartier, les jeunes se retrouvaient souvent pour danser. Un jour, on m’a parlé d’une troupe qui répétait à la Maison des jeunes de Bobo. Je suis allée voir. Il se trouve que celui qui s’en occupait, Idrissa, était mon oncle, le petit frère de ma mère. J’ai commencé à suivre les répétitions sans rien dire à mes parents. La journée, je travaillais à la maison, je pilais le mil, je préparais le tô. La nuit, je faisais mine d’aller retrouver mes amies dans la rue et je filais à la répétition. Mais je m’arrangeais pour être rentrée à 22 heures. Ma mère a quand même fini par découvrir que je n’étais pas là le soir. Elle m’a frappée, j’ai avoué. Elle est allée parler avec mon oncle.
Idrissa trouvait que je chantais et dansais très bien. Je tiens cela de mon père, qui a une voix magnifique, et qui dansait beaucoup dans sa jeunesse. C’est ce qu’il m’a raconté plus tard. Alors, quand Idrissa lui a annoncé qu’il m’avait sélectionnée pour faire partie de la troupe de danse nationale du Burkina, qu’il dirigeait, mon papa a accepté que je parte en stage à Ouagadougou. Après une première tournée en Tunisie en 1974, j’ai rapporté beaucoup d’argent et mes parents ne se sont plus jamais opposés à mes activités. Je faisais parfois un ou deux mois de répétitions à Ouaga, puis nous partions en tournée : Canada, Niger, Nigeria…
Mais, à Bobo, dans la cour familiale, tout le monde ne pensait pas comme mes parents. Un grand frère de mon père m’a traitée de pute parce que j’étais une fille qui se baladait comme elle voulait. A l’époque, c’est ainsi qu’étaient vues les comédiennes et les danseuses. Aujourd'hui, la société a changé, les gens ont compris que ceux qui font du théâtre ne sont pas des bons à rien. On en fait dans les écoles, on s’en sert pour la sensibilisation... Mais nous, les artistes de cette époque, nous en avons bavé.
Quand j’ai eu 16 ans, mes parents m’ont annoncé qu’ils allaient me marier à un vieux de la famille de ma mère, qui avait déjà trois femmes. J’ai refusé. Ils m’ont menacée : si je partais, je serais maudite. Alors, quand la troupe nationale est venue à Bobo, j’ai piqué une grossesse avec un danseur qui était tombé amoureux de moi. Je croyais qu’on me laisserait tranquille. Les préparatifs du mariage ont été stoppés. Je suis restée chez mes parents, mais dans la souffrance. Mon père ne me parlait plus, je ne pouvais approcher ma mère que quand il n’était pas là.
Mon fils est né en 1977. Le jour de l’accouchement, mon père m’a adressé la parole pour la première fois depuis des mois. Mais c’était pour me flatter, pour que j’accepte le mariage avec le vieux. Six mois plus tard, le jour où on devait m’emmener chez lui, j’ai fui au Mali, le bébé au dos. J’ai passé un an près de Sikasso, chez une amie.
A mon retour à Bobo, en mars 1979, on a encore voulu m’envoyer chez le vieux. J’ai refusé à nouveau, et on m’a chassée de la cour. J’ai pris une location, un rentrer-coucher à 2500 francs par mois. »
A suivre…

mercredi 5 février 2014

Océane l'affranchie [ 3. La renaissance ]


« L’opération m’a coûté 200 000 F CFA (305 euros), soit un mois et demi de salaire. Très peu de femmes au Burkina peuvent payer une telle somme.
Dans le milieu médical, au gouvernement, les gens disent que la chirurgie de la reconstruction est “esthétique”, que le clitoris ne sert qu’au plaisir. C’est faux ; il facilite aussi l’accouchement. Et même s’il ne servait “qu’au” plaisir, est-ce mal ? Dire que la reconstruction du clitoris est un luxe revient à dire que le plaisir de la femme est un luxe, c’est une manière d’avoir du mépris pour nous.
Bien sûr, cette chirurgie est délicate, elle a un coût. Mais elle devrait être accessible à toutes celles qui en ressentent le besoin (1). Est-ce que seules celles qui ont l’argent ont droit au plaisir ? C’est bien de lutter contre l’excision, mais toutes les femmes qui sont déjà excisées, qu’est-ce que vous en faîtes ?
Au début de ma carrière, dans les années 2000, on sentait que les politiques s’étaient emparés de la question de l’excision. La population était matraquée de messages. Après un accouchement, nous, les professionnels, avions l’obligation de parler des pratiques condamnables : l’excision, les purges, le gavage. Peu à peu, j’ai senti un laxisme s’installer, certains collègues ne donnaient plus le minimum d’informations, l’attention des politiques s’est relâchée. Tout le monde a abandonné la lutte.
De mon côté, je continue à prévenir les nouvelles accouchées que l’excision est interdite. Et j’ai mené ma petite enquête en mai et juin 2013 en examinant les fillettes de moins de 5 ans reçues en consultation. Plus de la moitié étaient excisées. J’ai de la peine pour elles. Elles font partie d’une génération où les mutilations seront moins systématiques. Elles risquent donc d’être stigmatisées; les garçons ne voudront pas d’elles.
Je ne peux qu’encourager les femmes à oser la reconstruction du clitoris. Pour moi, l’opération représente une renaissance, avec d’autres changements depuis mon divorce. Cette renaissance, j’aimerais la matérialiser, peut-être en changeant de prénom. J’ai choisi Océane, pour le sentiment de calme et de plénitude qu’il m’évoque.
Je n’ai pas l’impression d’avoir abandonné un pan de ma culture. L’excision est une pratique tellement barbare que je ne veux même pas entendre qu’elle fait partie de ma culture. Je ressens plutôt un sentiment de soulagement, de libération, d’affranchissement pour avoir osé dire non à l’homme. Car l’excision est le symbole de la domination des mâles, une castration pour avoir la maîtrise de notre sexualité. Ils te diront tous que c’est une affaire de femmes, qu’ils ne sont pas au courant. Mais, consciemment ou inconsciemment, la plupart savent comment sont pratiquées ces mutilations. Leur silence est coupable.
Je vis donc cette réparation comme un défi. Un refus, un NON de plus à la soumission et donc un pas de plus vers ma liberté, la libération de la femme, un pas de plus vers l'émancipation. »

(1) En France, la reconstruction du clitoris est remboursée par la sécurité sociale.

mercredi 29 janvier 2014

Océane l’affranchie [ 2. L'audace ]



« En 2007, j’ai rencontré deux sages-femmes françaises venues au Burkina dans le cadre d’un jumelage avec l’hôpital où j’étais affectée. Pour la première fois de ma vie, j’échangeais avec des personnes qui me comprenaient, qui partageaient mes points de vue. Nos discussions m’ont rassurée, car je commençais à croire que j’étais folle !
En 2008, je suis partie en France pour un mois de stage. J’avais déjà entendu parler de “reconstruction du clitoris” mais je ne m’étais jamais renseignée au Burkina (1). Je n’étais pas prête à affronter cela dans mon pays. J’avais peur que des connaissances l’apprennent. Et puis, ici, les femmes qui se font opérer sont vues comme des dévergondées.
Arrivée en France, loin des regards, j’ai eu envie de sauter le pas. Malheureusement, je n’ai osé en parler à mes amies sages-femmes qu’au bout de deux semaines. Nous n’avons pas trouvé les bonnes informations sur Internet, alors que le médecin qui a inventé la technique de la reconstruction du clitoris, Pierre Foldès, est français. Je suis repartie bredouille ! A mon retour, j’ai entendu dire que, dans ma ville, deux gynécologues étaient formés à cette méthode. Mais je m’imaginais toute l’équipe présente pour l’intervention, tout ce monde qui saurait… J’ai arrêté d’y penser.
En 2013, j’ai appris par hasard que le docteur Foldès venait à Ouagadougou pour une campagne d’opérations et de formation des médecins locaux. J’ai décidé d’y aller. J’ai grandi, j’ai mûri. Je fais ce que je veux de mon corps.
L’opération a eu lieu en avril dernier. Je n’ai rien dit à mes parents, ni à mes sœurs. Je n’avais pas d’homme dans ma vie. Je suis partie pour Ouagadougou, j’ai vécu seule cette étape angoissante. Une cousine est venue m’assister à la clinique, mais je ne crois pas qu’elle ait compris de quoi il s’agissait !
Avec cette intervention, je voulais surtout me sentir entière, c’était très important pour moi. Dans les jours qui ont suivi, je me suis cependant aperçue que le changement était plus profond que ça, c’était comme si j’avais retrouvé une grande partie de moi. Comme la finition d’une reconstruction psychologique débutée en 2011, après mon divorce. Aujourd’hui, je ne me sens plus stigmatisée, je suis une femme normale, j’ai davantage confiance en moi.
La cicatrisation a pris plusieurs mois. J’ai eu des rapports sexuels une seule fois depuis. Mon partenaire ne s’est rendu compte de rien. Moi, j’ai perçu une différence, le désir était exacerbé.
Après l’opération, je me suis confiée à plusieurs amies. L’une d’elles, infirmière, a trouvé cela scandaleux : “Tu en as besoin pour faire quoi ? C’est de l’argent gaspillé !” D’autres étaient intéressées, voire admiratives. Je n’en ai parlé ouvertement qu’à deux hommes, un ami et un cousin dont je suis proche, qui ne m’a jamais blâmée.
Je le dirai un jour à ma mère, je sais qu’elle sera bienveillante, comme toujours. A mes sœurs aussi, mais pas à mon père ou à mes frères, ils ne comprendraient pas. »
A suivre...

(1) Opération inventée par un médecin français, qui consiste à aller chercher la partie de l’organe enfouie à l’intérieur du corps pour en ressortir quelques centimètres. Le Burkina a été le premier pays d’Afrique à proposer cette intervention, en 2006, et il reste l’un des seuls.

jeudi 23 janvier 2014

Océane l'affranchie [ 1. L'absence ]


Océane, prénom de renaissance.
« J’ignore quand j’ai été excisée, je n’ai jamais posé la question. Le seul souvenir qui me revient, c’est celui d’une robe. Quand je la portais, petite fille, les adultes disaient : “C’est la robe de l’initiation.” Je me souviens vaguement de l’excision de ma sœur, des vieilles qui venaient à la maison. Je suis l’aînée de 5 filles, j’ai 33 ans. Mes deux plus jeunes sœurs, âgées de 20 et 17 ans, ont échappé à la mutilation (1).
J’ai toujours su que j’avais été excisée. C’était cela, l’initiation. Pendant longtemps, cela m’a paru normal parce qu’autour de moi la plupart des filles étaient passées par là. Vers 18 ans, j’ai commencé à ressentir un certain malaise. Mais c’est à l’école de sage-femme, à 20 ans, que j’ai pris conscience que quelque chose me manquait. Une amie qui n’avait pas été excisée et qui parlait du sexe sans tabou, m’a décrit cet organe et les sensations qu’il procure. Je me suis soudain sentie anormale, incomplète, mais je n’osais en parler à personne.
Quand j’ai commencé à travailler comme sage-femme, j’observais mon sexe et je le comparais à celui des femmes que j’examinais. J’ai subi l’ablation du clitoris et d’une partie des petites lèvres, la forme d’excision la plus répandue au Burkina. Je n’ai pas souffert de séquelles médicales. Et ça ne m’empêchait pas d’avoir du plaisir, avec les garçons que j’aimais.  
Mais, je me sentais de plus en plus frustrée. Mon angoisse, quand je rencontrais un homme, était qu’il cherche à savoir si j’étais excisée ou non. J’avais honte parce qu’il me manquait quelque chose. Un garçon avec qui je flirtais m’a demandé un jour si j’avais “la petite fleur”. Quand j’ai compris de quoi il parlait, je me suis sentie poignardée.
J’ai vécu deux fois en couple. Avec le père de mon fils (né en 2003), puis avec l’homme avec lequel j’ai été mariée deux ans, de 2009 à 2011, je n’ai jamais parlé de l’excision, mais nous étions pas mal épanouis sur le plan sexuel. J’ai choisi de me séparer de ces deux hommes parce que je n’ai jamais pu accepter la soumission qu’on attend des épouses ici.
J’ai toujours été différente des autres femmes. Je suis indépendante, je n’ai pas peur de vivre seule, ni de dire ce que je pense, dans ma vie professionnelle comme ailleurs. On m’a toujours condamnée pour cela. Depuis que je suis enfant, on me dit que je suis une Blanche à la peau noire ! Alors que je viens d’un milieu modeste et d’une petite ville du Burkina... »
A suivre...

(1) L’excision est interdite par la loi depuis 1996 au Burkina Faso. Mais des campagnes de sensibilisation pour l’arrêt de cette pratique ont été menées plusieurs années auparavant.