« Pendant toutes ces années, j’avais continué le théâtre. La troupe nationale s’est arrêtée en 1977, je ne sais plus pourquoi car j’étais prise dans mes angoisses personnelles. En 1979, mon oncle Idrissa a créé une nouvelle compagnie, Koulé Dafrou, qui est rapidement devenue célèbre dans le pays. Notre pièce Tassouma, une histoire de travaux forcés sur le chantier de construction de la route Bobo-Dédougou, jouée en dioula, a eu beaucoup de succès. On faisait pleurer les gens, on remplissait le théâtre de l’Amitié à Bobo (3000 places en plein air), on partait en tournée à l’étranger, à Paris…
J’ai eu la chance d’être accompagnée une fois à la guitare
par le président Thomas Sankara. Je chantais dans un avion qui nous amenait au
Ghana, où Koulé Dafrou devait jouer pour l’anniversaire du chef de l’Etat Jerry
Rawlings à la demande de son ami Sankara. Le capitaine était un grand homme.
S’il était encore vivant, les artistes du Burkina auraient moins de problèmes.
C’était une belle période, qui s’est arrêtée quand Idrissa
est décédé, en 1987, car nous n’avons trouvé personne pour le remplacer, nous
nous sommes découragés. Chacun est parti de son côté, beaucoup se sont mariés
et ont abandonné le théâtre. Moi, j’ai été engagée quelques mois comme
chanteuse de l’ensemble instrumental de Radio Bobo, mais le groupe n’a pas duré.
Ensuite, j’ai participé de temps en temps à des troupes, fait des spectacles,
mais cela ne me fait plus vivre.
En 1982, à mon retour d’une tournée au Ghana, j’avais reçu
une lettre du père de mon enfant. Il me demandait pardon de ne pas s’être
manifesté depuis la naissance et voulait qu’on éduque l’enfant ensemble. Nous
nous sommes mariés à la mairie, contre l’avis de mes parents, et nous nous sommes
installés ensemble à Ouaga.
Mais là-bas, j’ai tout récolté. Le gars nous a maltraités,
mon fils et moi. Parfois, il ne me parlait pas pendant deux ou trois mois. Il
ne me donnait pas d’argent, alors que la vie est chère à Ouaga. J’ai supporté,
je gagnais un peu de sous en vendant de l’attiéké, je me débrouillais.
Quand mon fils a eu son CEP (certificat d’études primaires),
son père a refusé de lui payer le collège. Je ne sais pas pourquoi mais
l’enfant est devenu son ennemi. Un jour, mon mari m’a dit qu’il allait le tuer.
J’ai caché l’enfant chez ma sœur, et j’ai essayé d’arranger les choses avec
l’aide de ma belle-famille. Ça s’est calmé, et puis ça a repris. Dès que mon
fils a été assez grand, j’ai pris une location pour lui. Il venait à la maison quand son père
n’était pas là.
Mon mari a fini par tomber gravement malade, il est mort le
10 novembre 2003. A peu près au même moment, mon fils a attrapé le tétanos, il
est resté un mois à l’hôpital. Je suis revenue à Bobo, l’enfant semblait guéri.
Mais un matin, j’ai dû l’emmener à l’hôpital car il avait très mal au ventre. Il
est mort quelques heures plus tard, le 16 février 2004. Il avait 27 ans, il
s’appelait Souleymane Ouattara. C’est la vie… Ça arrive…
Quelque temps après, mon père m’a fait asseoir. Et il m’a
demandé pardon. Il a dit que tous les malheurs qui étaient arrivés dans ma vie,
c’était à cause de lui, du mariage forcé [elle pleure] : “Je sais que si
je t’avais laissée aller à l’école, tu aurais fait beaucoup de choses pour moi,
tu as du cœur.” Je me suis mise à genoux, et moi aussi je lui ai demandé
pardon. Depuis ce jour, nous sommes en paix.
Je vis aujourd’hui avec lui dans la cour familiale, ma mère
est décédée en 2000. Même si la dernière épouse de mon père est plus jeune que
moi, certaines tâches me sont réservées en tant que première fille : je prépare
ses repas, ses vêtements lors des coutumes, les médicaments traditionnels quand
il est malade. Lorsqu’il est aux champs, parfois pour plusieurs semaines, je
suis un peu plus libre mais s’il est là, je suis à son service. Il ne m’empêche
pas de sortir, ou de partir pour plusieurs jours, mais je dois lui demander la
permission et lui préparer sa nourriture à l’avance.
Avec l’argent des tournées internationales, j’ai pu
économiser pour acheter un congélateur. Je fais et je vends des jus : bissap,
gingembre, pain de singe… C’est ça qui me nourrit. Ça me suffit. En dehors de
la participation aux mariages, aux funérailles, je dépense peu. Et quand je ne
gagne pas assez, ma petite sœur m’aide. Je ne me plains pas. Je ne compte pas
sur un homme. Ma vie est dans la main de Dieu.
Quand j’étais jeune fille, je rêvais d’être riche pour
pouvoir aider les gens qui en avaient besoin, leur donner à manger. Une vie
sans histoires, sans bagarres, c’est tout ce que je voulais. Pourtant, je n’ai
récolté que la souffrance. Le mariage forcé a gâté ma vie. Mon mari m’a
traumatisée, il a maudit mon enfant unique.
Mais je me suis libérée de mon passé, je n’y pense pas, sauf
quand un événement me le rappelle. Il faut avancer. Aujourd’hui, mon plus grand
bonheur est d’être sur une scène. Je prépare une pièce avec des danseurs de
Bobo, et je fais partie d’une troupe féminine, Mata Hari. Le théâtre et la
danse, c’est ma vie. »
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