mercredi 2 juillet 2014

Tinga, grand-mère solaire

 
En 2011, six villageoises burkinabées âgées de 40 à 54 ans, analphabètes, partent en Inde pour être formées en ingénierie de l'énergie solaire. Elles rejoignent pour six mois le Barefoot Collège (le “Collège aux pieds nus”), créé pour les femmes illettrées du monde entier. Ça ressemble à une histoire de fou. Mais voilà, Tinga l’a fait.
Aujourd’hui, à 54 ans, elle forme à son tour de nouvelles techniciennes.
« Quand on a proposé à mon groupement de femmes d’envoyer une de ses membres en Inde, je me suis dit que c’était impossible. Le village (1) s’est réuni. Nous avons d’abord choisi une candidate qui savait lire et écrire, mais le FEM/ONG (2) a refusé : il fallait une femme illettrée et de plus de 40 ans. J’ai finalement été désignée.
J’avais très peur du voyage, et j’étais sûre de ne pas pouvoir maîtriser la technique. Mais c’était un honneur pour mon village d’avoir été choisi. Je devais faire face à mon devoir. Je me suis remise dans les mains de Dieu. Les gens du village se sont engagés à cultiver mon champ à ma place, mes belles-filles ont repris la fabrication du dolo (bière de mil) mais je n’ai pas trouvé de remplaçante pour mon activité d’accoucheuse traditionnelle. Les femmes ont dû se débrouiller.
Terrorisées
Je suis partie le 13 septembre 2010, à 51 ans. Mon plus jeune fils avait 19 ans. J’ai dû attendre que mon petit-fils s’endorme pour quitter la maison. Il s’accrochait à mon pagne pour me suivre.
Nous avons embarqué, seules, sans accompagnateur, terrorisées toutes les six. On nous avait dit que le voyage était direct jusqu’à New Delhi. Alors, quand l’avion a fait escale à Dubaï, il a fallu tout l’équipage pour nous convaincre de descendre ! A l’arrivée, l’une de nous s’est égarée dans l’aéroport de New Delhi. Nous n’avions que nos langues locales (mooré et dioula) et nos mains pour communiquer, mais nous avons réussi à la retrouver grâce à nos tee-shirts FEM/ONG. Puis une autre est tombée dans les escalators, et nous avons refusé de toucher à nos bagages sur le plateau qui tourne tout seul, quelqu’un a dû les récupérer pour nous !
Après quelques jours de repos au Barefoot college, nous avons commencé les ateliers. Au début, on ne comprenait rien. Les moniteurs essayaient de nous apprendre les noms des outils en anglais en nous demandant : “It’s name ?” Et on répondait : “It’s name ?” Nous étions totalement découragées, convaincues de revenir bredouilles. On sentait déjà la honte.
Mais finalement, nous avons appris très vite, à souder, dessouder, construire des circuits électriques. Tout à l’observation : on nous montrait, et nous devions répéter le même circuit. Si tu te trompes, tu recommences. Nous étions une soixantaine de femmes, venues de Jordanie, de Colombie, du Kenya, du Guatemala ou du Congo. Entre nous, c’était l’amitié parfaite. On chantait, on dansait ensemble. On communiquait avec des gestes, des grimaces, et quelques mots en anglais.
Aveugles
Le problème, c’était les repas. On n’a pas pu s’habituer aux plats indiens. On nous avait donné des portables, ça nous permettait de tenir loin de nos proches. Mon meilleur souvenir, c’est la visite du ministre burkinabé de l’Environnement. C’était comme si on avait vu la famille ; et la preuve qu’au pays, on ne nous oubliait pas.
Notre retour en mars 2011… quand j’y pense, j’ai envie de pleurer. L’aéroport était noir de monde avec des ministres, des maires, des journalistes. Nous avons été reçues par le Premier ministre. Au début, nous étions incapables de parler. Puis nous lui avons dit que nous ne savions pas qu’un aveugle pouvait conduire quelqu’un ; mais comme nous en avions fait l’expérience, nous avons demandé que le Burkina Faso envoie d’autres “aveugles” au Barefoot College pour renforcer notre équipe et qu’il ouvre une antenne dans le pays.
2012 et 2013, j’ai installé 90 unités solaires (un panneau solaire relié à une batterie et à deux ampoules et une lampe solaire portative). J’ai formé une assistante et nous nous occupons de la maintenance. Mais les pannes sont rares. Le village m’a acheté un vélo, on me donne un peu d’argent. Ça me va.
Formatrice
Cette expérience a changé ma vie. Je suis plus épanouie. On m’a fait confiance à moi, une vieille et une analphabète. Je suis plus patiente, plus compréhensive, car il a fallu que des gens soient ouverts et humbles pour me choisir. Quand je passe avec mon vélo, j’entends : “C’est la grand-mère solaire.” Tout le monde aimerait être à ma place.  Ma famille est fière de moi. Le regard des hommes sur les femmes a changé aussi. La lumière est arrivée au village grâce aux femmes. C’est parce que mon groupement féminin était actif que notre village a été choisi.
Les élèves apprennent leurs leçons le soir sous la lumière ; les femmes n’ont plus besoin de s’éclairer avec des fagots ; elles peuvent faire la cuisine le soir tout en surveillant les enfants. Les boutiques sont éclairées toute la nuit. Au bout d’un an, le chef du village a affirmé que nous n’avions plus rien à envier à Ouaga !
Lorsque le FEM/ONG m’a proposé de devenir à mon tour formatrice, les gens autour de moi avaient des doutes, mais je suis pas inquiète. Je sais que ça ira. »
(1) Gogo, au nord-ouest de Ouagadougou.
(2) Emanation du Fonds pour l’environnement mondial, qui a financé le projet.


Pour aller plus loin: "Au Burkina, grand-mère sait faire un bon panneau solaire", in Terra Economica juillet/août 2014

1 commentaire:

  1. Quelle aventure ! C'est une grande mission que le village avait confiée à Tinga. Elle a du être très forte pour quitter son village et sa famille pendant 6 mois, pour aller jusqu'en Inde en plus. Mais quelle joie cela doit être de voir la lumière briller la nuit grâce à elle. Et je comprend que ce soit une grande fierté pour sa famille. La mission n'est pas terminée, il faut maintenant former de nouvelles femmes, mais Tinga a toute notre confiance quand on voit ce qu'elle a déjà accompli.
    Anne

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