jeudi 23 janvier 2014

Océane l'affranchie [ 1. L'absence ]


Océane, prénom de renaissance.
« J’ignore quand j’ai été excisée, je n’ai jamais posé la question. Le seul souvenir qui me revient, c’est celui d’une robe. Quand je la portais, petite fille, les adultes disaient : “C’est la robe de l’initiation.” Je me souviens vaguement de l’excision de ma sœur, des vieilles qui venaient à la maison. Je suis l’aînée de 5 filles, j’ai 33 ans. Mes deux plus jeunes sœurs, âgées de 20 et 17 ans, ont échappé à la mutilation (1).
J’ai toujours su que j’avais été excisée. C’était cela, l’initiation. Pendant longtemps, cela m’a paru normal parce qu’autour de moi la plupart des filles étaient passées par là. Vers 18 ans, j’ai commencé à ressentir un certain malaise. Mais c’est à l’école de sage-femme, à 20 ans, que j’ai pris conscience que quelque chose me manquait. Une amie qui n’avait pas été excisée et qui parlait du sexe sans tabou, m’a décrit cet organe et les sensations qu’il procure. Je me suis soudain sentie anormale, incomplète, mais je n’osais en parler à personne.
Quand j’ai commencé à travailler comme sage-femme, j’observais mon sexe et je le comparais à celui des femmes que j’examinais. J’ai subi l’ablation du clitoris et d’une partie des petites lèvres, la forme d’excision la plus répandue au Burkina. Je n’ai pas souffert de séquelles médicales. Et ça ne m’empêchait pas d’avoir du plaisir, avec les garçons que j’aimais.  
Mais, je me sentais de plus en plus frustrée. Mon angoisse, quand je rencontrais un homme, était qu’il cherche à savoir si j’étais excisée ou non. J’avais honte parce qu’il me manquait quelque chose. Un garçon avec qui je flirtais m’a demandé un jour si j’avais “la petite fleur”. Quand j’ai compris de quoi il parlait, je me suis sentie poignardée.
J’ai vécu deux fois en couple. Avec le père de mon fils (né en 2003), puis avec l’homme avec lequel j’ai été mariée deux ans, de 2009 à 2011, je n’ai jamais parlé de l’excision, mais nous étions pas mal épanouis sur le plan sexuel. J’ai choisi de me séparer de ces deux hommes parce que je n’ai jamais pu accepter la soumission qu’on attend des épouses ici.
J’ai toujours été différente des autres femmes. Je suis indépendante, je n’ai pas peur de vivre seule, ni de dire ce que je pense, dans ma vie professionnelle comme ailleurs. On m’a toujours condamnée pour cela. Depuis que je suis enfant, on me dit que je suis une Blanche à la peau noire ! Alors que je viens d’un milieu modeste et d’une petite ville du Burkina... »
A suivre...

(1) L’excision est interdite par la loi depuis 1996 au Burkina Faso. Mais des campagnes de sensibilisation pour l’arrêt de cette pratique ont été menées plusieurs années auparavant.

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