mercredi 29 janvier 2014

Océane l’affranchie [ 2. L'audace ]



« En 2007, j’ai rencontré deux sages-femmes françaises venues au Burkina dans le cadre d’un jumelage avec l’hôpital où j’étais affectée. Pour la première fois de ma vie, j’échangeais avec des personnes qui me comprenaient, qui partageaient mes points de vue. Nos discussions m’ont rassurée, car je commençais à croire que j’étais folle !
En 2008, je suis partie en France pour un mois de stage. J’avais déjà entendu parler de “reconstruction du clitoris” mais je ne m’étais jamais renseignée au Burkina (1). Je n’étais pas prête à affronter cela dans mon pays. J’avais peur que des connaissances l’apprennent. Et puis, ici, les femmes qui se font opérer sont vues comme des dévergondées.
Arrivée en France, loin des regards, j’ai eu envie de sauter le pas. Malheureusement, je n’ai osé en parler à mes amies sages-femmes qu’au bout de deux semaines. Nous n’avons pas trouvé les bonnes informations sur Internet, alors que le médecin qui a inventé la technique de la reconstruction du clitoris, Pierre Foldès, est français. Je suis repartie bredouille ! A mon retour, j’ai entendu dire que, dans ma ville, deux gynécologues étaient formés à cette méthode. Mais je m’imaginais toute l’équipe présente pour l’intervention, tout ce monde qui saurait… J’ai arrêté d’y penser.
En 2013, j’ai appris par hasard que le docteur Foldès venait à Ouagadougou pour une campagne d’opérations et de formation des médecins locaux. J’ai décidé d’y aller. J’ai grandi, j’ai mûri. Je fais ce que je veux de mon corps.
L’opération a eu lieu en avril dernier. Je n’ai rien dit à mes parents, ni à mes sœurs. Je n’avais pas d’homme dans ma vie. Je suis partie pour Ouagadougou, j’ai vécu seule cette étape angoissante. Une cousine est venue m’assister à la clinique, mais je ne crois pas qu’elle ait compris de quoi il s’agissait !
Avec cette intervention, je voulais surtout me sentir entière, c’était très important pour moi. Dans les jours qui ont suivi, je me suis cependant aperçue que le changement était plus profond que ça, c’était comme si j’avais retrouvé une grande partie de moi. Comme la finition d’une reconstruction psychologique débutée en 2011, après mon divorce. Aujourd’hui, je ne me sens plus stigmatisée, je suis une femme normale, j’ai davantage confiance en moi.
La cicatrisation a pris plusieurs mois. J’ai eu des rapports sexuels une seule fois depuis. Mon partenaire ne s’est rendu compte de rien. Moi, j’ai perçu une différence, le désir était exacerbé.
Après l’opération, je me suis confiée à plusieurs amies. L’une d’elles, infirmière, a trouvé cela scandaleux : “Tu en as besoin pour faire quoi ? C’est de l’argent gaspillé !” D’autres étaient intéressées, voire admiratives. Je n’en ai parlé ouvertement qu’à deux hommes, un ami et un cousin dont je suis proche, qui ne m’a jamais blâmée.
Je le dirai un jour à ma mère, je sais qu’elle sera bienveillante, comme toujours. A mes sœurs aussi, mais pas à mon père ou à mes frères, ils ne comprendraient pas. »
A suivre...

(1) Opération inventée par un médecin français, qui consiste à aller chercher la partie de l’organe enfouie à l’intérieur du corps pour en ressortir quelques centimètres. Le Burkina a été le premier pays d’Afrique à proposer cette intervention, en 2006, et il reste l’un des seuls.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire