vendredi 14 février 2014

Bawa, la promise [ 1. Chant royal ]



A 54 ans,  elle est la doyenne de la troupe de théâtre féminine (et féministe) Mata Hari, à Bobo Dioulasso. Mais quand Bawa sautille, chante et rit sur la scène pendant les répétitions, on dirait une gamine.

« Je suis née en 1960, dans une grande famille bobo. Mon père, cultivateur, est un des principaux chefs coutumiers de Bobo Dioulasso. Ma mère – paix à son âme – était la première de ses quatre femmes, elle venait d’une famille de musulmans. Avant le mariage, ses parents avaient exigé que la première fille qu’ils auraient retourne un jour à la belle-famille. Ma mère a eu neuf enfants, je suis l’aînée des filles. J’étais donc destinée au mariage forcé dès ma naissance. J’ai été inscrite à l’école à 8 ans, mais on m’en a retirée au bout de six mois, à mon grand désespoir.
Heureusement, à 14 ans, j’ai découvert la danse et le chant. Dans le quartier, les jeunes se retrouvaient souvent pour danser. Un jour, on m’a parlé d’une troupe qui répétait à la Maison des jeunes de Bobo. Je suis allée voir. Il se trouve que celui qui s’en occupait, Idrissa, était mon oncle, le petit frère de ma mère. J’ai commencé à suivre les répétitions sans rien dire à mes parents. La journée, je travaillais à la maison, je pilais le mil, je préparais le tô. La nuit, je faisais mine d’aller retrouver mes amies dans la rue et je filais à la répétition. Mais je m’arrangeais pour être rentrée à 22 heures. Ma mère a quand même fini par découvrir que je n’étais pas là le soir. Elle m’a frappée, j’ai avoué. Elle est allée parler avec mon oncle.
Idrissa trouvait que je chantais et dansais très bien. Je tiens cela de mon père, qui a une voix magnifique, et qui dansait beaucoup dans sa jeunesse. C’est ce qu’il m’a raconté plus tard. Alors, quand Idrissa lui a annoncé qu’il m’avait sélectionnée pour faire partie de la troupe de danse nationale du Burkina, qu’il dirigeait, mon papa a accepté que je parte en stage à Ouagadougou. Après une première tournée en Tunisie en 1974, j’ai rapporté beaucoup d’argent et mes parents ne se sont plus jamais opposés à mes activités. Je faisais parfois un ou deux mois de répétitions à Ouaga, puis nous partions en tournée : Canada, Niger, Nigeria…
Mais, à Bobo, dans la cour familiale, tout le monde ne pensait pas comme mes parents. Un grand frère de mon père m’a traitée de pute parce que j’étais une fille qui se baladait comme elle voulait. A l’époque, c’est ainsi qu’étaient vues les comédiennes et les danseuses. Aujourd'hui, la société a changé, les gens ont compris que ceux qui font du théâtre ne sont pas des bons à rien. On en fait dans les écoles, on s’en sert pour la sensibilisation... Mais nous, les artistes de cette époque, nous en avons bavé.
Quand j’ai eu 16 ans, mes parents m’ont annoncé qu’ils allaient me marier à un vieux de la famille de ma mère, qui avait déjà trois femmes. J’ai refusé. Ils m’ont menacée : si je partais, je serais maudite. Alors, quand la troupe nationale est venue à Bobo, j’ai piqué une grossesse avec un danseur qui était tombé amoureux de moi. Je croyais qu’on me laisserait tranquille. Les préparatifs du mariage ont été stoppés. Je suis restée chez mes parents, mais dans la souffrance. Mon père ne me parlait plus, je ne pouvais approcher ma mère que quand il n’était pas là.
Mon fils est né en 1977. Le jour de l’accouchement, mon père m’a adressé la parole pour la première fois depuis des mois. Mais c’était pour me flatter, pour que j’accepte le mariage avec le vieux. Six mois plus tard, le jour où on devait m’emmener chez lui, j’ai fui au Mali, le bébé au dos. J’ai passé un an près de Sikasso, chez une amie.
A mon retour à Bobo, en mars 1979, on a encore voulu m’envoyer chez le vieux. J’ai refusé à nouveau, et on m’a chassée de la cour. J’ai pris une location, un rentrer-coucher à 2500 francs par mois. »
A suivre…

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