mercredi 5 février 2014

Océane l'affranchie [ 3. La renaissance ]


« L’opération m’a coûté 200 000 F CFA (305 euros), soit un mois et demi de salaire. Très peu de femmes au Burkina peuvent payer une telle somme.
Dans le milieu médical, au gouvernement, les gens disent que la chirurgie de la reconstruction est “esthétique”, que le clitoris ne sert qu’au plaisir. C’est faux ; il facilite aussi l’accouchement. Et même s’il ne servait “qu’au” plaisir, est-ce mal ? Dire que la reconstruction du clitoris est un luxe revient à dire que le plaisir de la femme est un luxe, c’est une manière d’avoir du mépris pour nous.
Bien sûr, cette chirurgie est délicate, elle a un coût. Mais elle devrait être accessible à toutes celles qui en ressentent le besoin (1). Est-ce que seules celles qui ont l’argent ont droit au plaisir ? C’est bien de lutter contre l’excision, mais toutes les femmes qui sont déjà excisées, qu’est-ce que vous en faîtes ?
Au début de ma carrière, dans les années 2000, on sentait que les politiques s’étaient emparés de la question de l’excision. La population était matraquée de messages. Après un accouchement, nous, les professionnels, avions l’obligation de parler des pratiques condamnables : l’excision, les purges, le gavage. Peu à peu, j’ai senti un laxisme s’installer, certains collègues ne donnaient plus le minimum d’informations, l’attention des politiques s’est relâchée. Tout le monde a abandonné la lutte.
De mon côté, je continue à prévenir les nouvelles accouchées que l’excision est interdite. Et j’ai mené ma petite enquête en mai et juin 2013 en examinant les fillettes de moins de 5 ans reçues en consultation. Plus de la moitié étaient excisées. J’ai de la peine pour elles. Elles font partie d’une génération où les mutilations seront moins systématiques. Elles risquent donc d’être stigmatisées; les garçons ne voudront pas d’elles.
Je ne peux qu’encourager les femmes à oser la reconstruction du clitoris. Pour moi, l’opération représente une renaissance, avec d’autres changements depuis mon divorce. Cette renaissance, j’aimerais la matérialiser, peut-être en changeant de prénom. J’ai choisi Océane, pour le sentiment de calme et de plénitude qu’il m’évoque.
Je n’ai pas l’impression d’avoir abandonné un pan de ma culture. L’excision est une pratique tellement barbare que je ne veux même pas entendre qu’elle fait partie de ma culture. Je ressens plutôt un sentiment de soulagement, de libération, d’affranchissement pour avoir osé dire non à l’homme. Car l’excision est le symbole de la domination des mâles, une castration pour avoir la maîtrise de notre sexualité. Ils te diront tous que c’est une affaire de femmes, qu’ils ne sont pas au courant. Mais, consciemment ou inconsciemment, la plupart savent comment sont pratiquées ces mutilations. Leur silence est coupable.
Je vis donc cette réparation comme un défi. Un refus, un NON de plus à la soumission et donc un pas de plus vers ma liberté, la libération de la femme, un pas de plus vers l'émancipation. »

(1) En France, la reconstruction du clitoris est remboursée par la sécurité sociale.

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