mardi 3 juin 2014

Fati et Florence, les béquilles de l'hôpital


Garde-malades employées par l’association Contact Hors Limite, Fati et Florence s’occupent des patients isolés au CHU de Bobo Dioulasso. Une tâche ingrate que personne ne leur envie, mais pour laquelle elles sont à peine payées.

Fati, 49 ans : « Je faisais le nettoyage à l’hôpital lorsque l’association Contact Hors Limite a été créée en 1998 à Bobo, quelques années après Ouagadougou, par des médecins et des infirmiers qui cherchaient une solution pour la prise en charge de l’hygiène et de l’alimentation des patients isolés*.
Je me suis inscrite dès le début. On nous avait dit qu’on serait payés au Smic (35 000 francs CFA par mois soit 53 euros) et déclarés à la Caisse nationale de sécurité sociale. Mais ça fait seize ans, on a attendu en vain. Aujourd’hui, nous sommes payés 25 000 francs par mois (38 euros). Avant, c’était 15 000 ! Le problème est que l’association vit de contributions volontaires. Pas de contributions, pas de salaires. Une année, nous n’avons reçu que 2000 ou 3000 francs par mois.
Avec ça, je dois faire vivre toute ma famille car mon mari est au chômage depuis plusieurs années. J’ai deux enfants, un garçon né en 1984 et une fille née en 1991. Il faut manger, acheter les habits, payer le taxi pour l’hôpital (1000 francs aller-retour), la scolarité de ma fille, qui est en 3e (75 000 francs par an)… J’ai cherché un autre emploi, mais je n’ai pas trouvé. Je vends du savon pour compléter. Je n’ai même pas une moto à garantir pour obtenir un crédit. »
Florence, 39 ans : « Je travaille pour Contact Hors Limite depuis 2002. Je suis la seule à contribuer aux dépenses de mon foyer. J’ai une fille de 8 ans, en CM1, je paie 25 000 francs de frais de scolarité par an. Nous sommes quatre garde-malades à nous relayer à l’hôpital. Quand c’est ton jour de garde, tu portes les habits à la buanderie de l’hôpital, tu donnes à manger aux malades, tu vides les pots. Le matin tu te lèves à 4 heures pour laver les patients, changer les draps, vider les pots encore, donner les médicaments, le petit déjeuner. Puis ton collègue prend le relai. »
Fati : « Avant, on était là 24 heures sur 24, même les week-ends et les jours fériés, de 7 heures à 7 heures. On a un peu arrêté les gardes de nuit pour protester contre nos paies. On va bientôt les reprendre. Si nos conditions ne s’améliorent pas, on arrêtera encore. Le personnel de l’hôpital a des indemnités pour les gardes, pour les risques. Nous, on n’a rien. On travaille comme ça comme des ânes, sans avantages ni retraite.
Pourtant, notre rôle n’est pas facile. Nous nous occupons des personnes inconscientes en attendant de retrouver leur famille, mais aussi des cas sociaux et des “mentaux”. Certains sont agressifs, d’autres font leurs besoins n’importe où. Tu es seule pour tout l’hôpital : aux urgences, au bloc, en pédiatrie, on t’appelle. Quand l’épidémie de sida était très forte, on lavait même les habits à la main car la buanderie refusait de les prendre.
A mon âge, est-ce que je pourrai encore faire ce travail dans deux ou trois ans ? C’est dur, il faut soulever les malades pour les laver. Quand elles nous voient, certaines personnes disent qu’elles ne feraient jamais ce qu’on fait, même pour 100 000 francs. D’autres trouvent que ce n’est pas un métier. Les familles des autres patients nous font des reproches : “Venez chercher votre malade, il sent trop mauvais, on ne peut plus respirer.”
Le personnel de l’hôpital  nous dit : “Dieu vous récompensera pour ce que vous faites.” Mais c’est que la bouche qui nous soutient. Tu es là pour aider les infirmiers, pour l’hygiène de l’hôpital. Mais si toi-même tu tombes malade, il n’y a personne pour t’aider. Une fois,  ma maman a eu des problèmes aux yeux. Je suis allée à la caisse de l’hôpital pour demander une exonération des frais médicaux mais ils ont refusé. Heureusement, il y a des infirmiers humains, qui parfois nous aident. Mais à chaque fois il faut négocier, après seize ans de service !
On veut que ça change. On va se lever pour trouver nous-mêmes des partenaires, distribuer une lettre au gouverneur, à la mairie, aux églises, au ministère de l’Action sociale. C’est le travail de l’Action sociale qu’on est en train de faire, il faut qu’ils nous appuient. Ce problème concerne tout le monde. »
  
* A l’hôpital au Burkina, ce sont les familles qui lavent les malades, fournissent et changent leurs draps, leur apportent la nourriture, lavent les chambres et les lits, etc.

dimanche 25 mai 2014

Kadi, à bonne école



Kadi est peule, née à Dédougou en 1964. Institutrice de métier, elle prend son Nescafé tous les matins dans un petit kiosque avant de rejoindre son bureau à l’Inspection d’académie, à Bobo Dioulasso.
« Mon père, infirmier, a envoyé tous ses enfants à l’école, et il en avait beaucoup, je ne sais pas même combien exactement. Il avait quatre femmes. Ma mère était la première et elle a eu onze enfants. Il nous a tous poussés, même ses neveux. Du coup, il y a beaucoup de fonctionnaires dans la famille. J’ai des frères et des cousins policiers, enseignants, dans la santé… et des sœurs secrétaires de direction dans le privé.
Mon père était le seul parmi ses frères à avoir fait l’école. Comme il ne voulait pas s’occuper des bêtes, ses parents l’envoyaient livrer le lait au commandant de cercle. Un jour, il a suivi des enfants qui allaient en classe. Il est entré s’asseoir. Son père était contre, mais sa mère le soutenait en cachette.
Moi, je suis allée à l’école jusqu’à la seconde. Ça n’allait pas fort, j’ai arrêté. Je me suis inscrite à plusieurs concours administratifs niveau BEPC. C’est celui de l’enseignement qui a marché. J’ai hésité. Je n’avais pas envie de devenir institutrice, mais je voulais un emploi, être indépendante.
Je me suis mise à aimer le métier dès que j’ai commencé, car les enfants sont très francs, sincères. Mais au bout de quelques années, j’ai souffert d’un problème de cordes vocales. Je perdais la voix. Le médecin ne savait pas ce que j’avais, mais il m’a conseillé de ne plus parler. Pour une enseignante, c’est pas facile ! Grâce à des amis franco-burkinabés, j’ai pu partir me faire opérer à Paris. Quand je suis rentrée, en 2003, on m’a affectée à l’Inspection d’académie de Bobo, au service des statistiques. Nous travaillons sans ordinateur. C’est difficile. Mais mon travail me permet d’être indépendante et de suivre l’éducation de mes enfants. J’ai une fille en deuxième année de géographie, et un garçon au collège, en troisième.

Vivre ensemble

Je me suis mariée religieusement (je suis musulmane) en 1998 et à la mairie en 2000, sous le régime de la monogamie, avec un homme que j’avais connu étudiant et que je n’avais jamais vraiment cessé de fréquenter. Juriste de formation, il travaille pour une association dans le domaine de l’adduction d’eau potable.
Il est d’ethnie bobo. Nous vivons dans sa grande famille, à Bobo. Dans toutes les cours familiales, il y a des scènes de jalousie. Avant, cela me faisait souffrir, puis j’ai pris du recul, je ne fais plus attention à ces choses-là. Mais de plus en plus de couples divorcent à cause de la vie en grande famille. Vivre ensemble, il n’y a rien de plus difficile.
Ici, quand une femme se bat, on trouve qu’elle est bandite. On sait que si tu arrives à être indépendante, tu ne peux pas être soumise. Or tu dois être soumise. Mon mari me laisse libre : je voyage, je sors quand je veux, je peux même rester dehors jusqu’à minuit avec mes amies. Mais dans notre culture, ce sont les vieux parents qui ont la main mise sur le foyer, qui décident à notre place. Si je veux voyager, je dois demander l’autorisation à mes beaux-parents, par respect.

Eliminer l’analphabétisme

On sent un changement de mentalité, assez lent. Déjà, le mariage forcé est devenu rare. Mais c’est insuffisant. Il y a des femmes qui refusent la contraception, qui meurent de faire trop d’enfants. Il y a le manque d’hygiène. Tout ça, c’est dû à l’analphabétisme. Si tu es éduquée, tu vas éduquer tes enfants.
Aujourd’hui encore, beaucoup de filles ne sont pas scolarisées, surtout dans les campagnes. En ville, elles sont plus nombreuses que les garçons dans certaines classes. Et elles ont souvent des meilleurs résultats. L’an dernier au CEP (certificat d’études primaires), les trois premières étaient des filles.
Il y a aussi le problème des grossesses précoces. Les parents ne parlent pas de la sexualité à leurs enfants. C’est tabou. Pourtant, c’est la seule manière d’éviter aux filles de piquer une grossesse. Il faudrait introduire vraiment l’éducation à la sexualité dans les programmes scolaires, faite par des spécialistes.
Chez les Peuls, on parle encore moins de ces choses-là. Moi-même, je suis tombée enceinte à 20 ans, j’étais encore à l’école. Mais je n’ai pas eu trop de problèmes. Ma mère était à l’écoute de ses enfants. C’est elle qui a élevé ma fille quand j’ai été affectée loin de  Dédougou.
Avoir une bonne retraite, être en bonne santé, voyager, voilà ce que je souhaite pour l’avenir. Je suis en train de construire. J’ai envie d’avoir l’intimité de mon foyer, de pouvoir recevoir mes amis. Je ne sais pas si mon mari me suivra. Je pourrai envoyer des personnes âgées pour le convaincre. Mais au Burkina, rares sont les hommes qui acceptent de vivre dans la maison payée par leur femme. »

lundi 21 avril 2014

Sidonie, captive vagabonde

Sans jamais se départir de son doux sourire, Sidonie* tient un restaurant à Bobo Dioulasso. Le mardi soir, elle abandonne son comptoir pour monter sur les planches.

« J’aurais pu faire des études supérieures, mais je suis tombée enceinte à 17 ans, en troisième. Je ne savais rien de la contraception. Mes parents m’ont chassée de la maison. A l’époque, on n’acceptait pas une fille enceinte. Mon père ne voulait même pas qu’on sorte. Pour aller danser, on attachait nos habits dans un foulard, on les lançait par dessus le mur, et on disait qu’on allait voir une copine.
Je suis la onzième de douze enfants. Mon père nous a eus très tard. Il a fait la Première guerre mondiale, à Verdun. Il avait été recruté au village pour rejoindre un contingent de Tirailleurs sénégalais basé au Maroc. C’est là qu’il a épousé ma mère, une Marocaine. Ils sont rentrés au Burkina pendant la Deuxième guerre mondiale.

Cicatrices

Le père de mon enfant voulait que je me fasse avorter. J’ai refusé, j’avais trop peur de mourir. Il a accepté de me prendre chez lui. Il avait 26 ans, était comptable. Après la naissance du bébé, j’ai repris l’école. Mais peu à peu, mon type a changé de visage. Je suis devenue son esclave. Il était jaloux, c’était maladif. Il me frappait. J’ai encore les cicatrices. J’étais jeune, naïve. Je ne disais rien à ma famille, avec qui j’avais repris contact pourtant.
C’est vrai, il payait mes études, ma moto... Mais il ne me mettait pas en condition de réussir, il refusait que je participe aux travaux de groupe. J’ai passé trois fois le bac. Et finalement il ne m’a servi à rien, car quand je l’ai eu, j’avais dépassé d’un an l’âge limite pour entrer dans une école supérieure à Ouaga (l’université n’existait pas encore), et mon mari s’est fait licencier, j’ai dû chercher du travail.

Dubai-Bangkok

Mon grand frère m’a aidée à monter mon commerce. Je voyageais beaucoup : en France, à Dubai, au Brésil, à Bangkok. Je vendais des produits cosmétiques, des vêtements et des chaussures dans une grande boutique. Ça marchait bien. Mon mari me laissait partir, il n’avait pas le choix car il n’avait pas retrouvé de travail. Mais je devais l’appeler tous les jours.
Je pensais que la situation allait s’améliorer ; elle a empiré. Lorsqu’il a monté son activité de récupération de métaux, il a installé son bureau juste à côté de ma boutique et débarquait pour un oui pour un non, écoutait aux portes… J’en ai vu de toutes les couleurs. Alors que je ne voulais pas d’autre enfant, je suis tombée enceinte neuf ans après le premier. Il a osé dire que l’enfant n’était pas de lui. Quand il est né, c’était sa photocopie !
J’ai supporté mon mari pendant trente ans ! Il n’a jamais cessé de me battre. Je voulais partir, mais je n’y arrivais pas. J’ai attendu que mes deux fils quittent la maison, puis ma maman, qui était venue vivre chez nous. A la fin, j’avais vraiment peur. C’était devenu invivable. Quand on dormait, il verrouillait et prenait la clé. Il m’a même menacée avec un pistolet. Il était devenu fou.

Ambitions

Quand mon grand frère est revenu de France, il a pris ma mère chez lui. Le lendemain même, j’ai quitté la maison. J’ai tout abandonné et j’ai couru me cacher chez une cousine. Pendant un mois, mon mari m’a cherchée partout, puis il a laissé tomber. Quand je le croise dans la rue maintenant, il détourne le regard. A 47 ans, je suis repartie à zéro. Grâce à ma sœur, j’ai pu ouvrir un restaurant.
Aujourd’hui, j’ai 56 ans et je sais que j’ai sacrifié ma vie à cause d’une erreur de jeunesse. J’étais ambitieuse, je voulais être archéologue. Si j’avais poursuivi mes études, si j’avais été plus indépendante, je ne me serais pas laissée faire. Quand un homme s’est occupé de toi, t’a payé une moto, une voiture, c’est difficile de le rejeter et d’expliquer à ta famille qui il est réellement. Mais on ne peut pas refaire le passé, il faut aller de l’avant.
La femme africaine doit lutter pour se libérer, et c’est d’abord par les études qu’elle y parviendra. S’il y a plus de femmes diplômées, gouverneurs, députées, les mentalités finiront par changer. Il y a déjà plus de filles à l’université, plus de femmes à des postes de responsabilité qu’il y a une vingtaine d’années. Mais on a encore beaucoup à faire. Avec le théâtre, j’ai trouvé un moyen de participer à cette libération de la femme, à son épanouissement. J’arrive à m’ouvrir, et ça me fait du bien. »
 
* Le prénom a été changé.

jeudi 3 avril 2014

Barbara, forte tête

© Aurore Feer

Barbara a 26 ans et travaille dans la communication. Depuis deux ans, elle garde ses cheveux naturels. Un acte de bravoure, au royaume du défrisage, des tissages et des extensions.

« La coiffure, c’est une vraie contrainte dans notre société. Les gens me regardent dans la rue, l’air de dire : pourquoi elle ne se coiffe pas, celle-là ? Une fille comme moi, c’est une fille qui se néglige. Ou une “rasta”, une rebelle.
La mère d’une amie me dit souvent : “Toi, ton mari va te laisser si tu restes comme ça.” C’est le genre de réflexion que j’entends presque tous les jours. Mais ça ne m’atteint pas. Ça ne me dérange pas d’être différente. Quand mes cheveux seront longs, le regard changera.
J’ai quand même été très choquée, un jour, par la réflexion d’un cadre d’un ministère pour lequel je venais de réaliser une campagne de communication : “Vous trouvez votre coiffure professionnelle ?” J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’un intellectuel trouve plus professionnel de mettre des résidus de pétrole sur sa tête !
Enfant, en Côte d’Ivoire, j’ai fréquenté des écoles catholiques où nous étions obligées de nous couper les cheveux à ras. Arrivée au Burkina à 13 ans, j’étais ravie de pouvoir me les laisser pousser. A partir de là, je me suis souvent défrisée. Je perdais mes cheveux, mais je ne faisais pas le lien.
Car en Afrique, il n’y a pas d’autre modèle. Les femmes ne se posent pas la question. Même pour tisser des mèches synthétiques qui leur cacheront entièrement le crâne, elles se font défriser ! Pourtant, les produits utilisés sont hyper agressifs, ils contiennent de la soude et fragilisent les cheveux. Quand on ajoute des extensions lourdes, la racine s’arrache. Beaucoup de femmes ont les tempes et le haut du crâne complètement dégarnis. Mais elles pensent que c’est à cause du climat.
Le pire, c’est que ça schlingue, c’est sale, ça démange, ça donne chaud. Tu ne sais pas pourquoi tu souffres, c’est comme ça partout autour de toi. Les filles ne savent pas qu’on peut utiliser des techniques moins agressives, ou se faire des têtes différentes avec des cheveux crépus. C’est la conséquence de la suprématie masculine. Le gars donne l’argent à sa copine et lui dit : “Vas te coiffer, demain on va sortir avec mes potes.” Et elles se laissent faire. Je te jure !
Quand j’ai commencé à travailler, je faisais une coupe courte toutes les deux semaines, et je les laissais au naturel. Jusqu’à ce que je découvre, il y a un an sur Internet, des informations sur le mouvement nappy (contraction de natural et happy). Né aux Etats-Unis, il rassemble des femmes qui assument leurs cheveux crépus. J’ai compris que c’était ce qui me correspondait, j’ai eu envie de les laisser pousser. Mais je ne savais pas comment les gérer. A un moment, je ne ressemblais à rien, j’avais très mal quand je me peignais.
Aujourd’hui, j’ai ce qu’on appelle un « skrincage » : le cheveu est assez long mais il se contracte, donc il paraît court. Beaucoup de nappy détestent, mais c’est une coiffure à part entière. Quand je vais au salon, les coiffeuses grognent parce que je suis difficile à démêler. Alors j’emmène mon arsenal : mon vaporisateur avec un mélange d’eau et d’huile. 
En Côte d’Ivoire, la communauté nappy est plus importante. Les produits afro sont beaucoup plus faciles à trouver. Mais ils sont chers, tout le monde ne peut pas se le permettre. Je suis allée une fois dans un salon nappy à Abidjan, j’ai dépensé 39000 francs CFA (60 euros) !
Au Burkina, le mouvement nappy est très récent, nous ne sommes pas nombreuses. Alors j’ai été ravie, il y a quelques mois, de découvrir une page Facebook de filles burkinabées : Fasonappy. J’y trouve des astuces, des conseils. Ça m’intéresse beaucoup.

J’ai aussi créé ma page Facebook, pour partager mes propres expériences. Cependant, je me retrouve pas totalement dans les positions de certaines « nappy » qui le vivent comme une identité et semblent totalement centrées sur leurs cheveux. Moi, j’en prends soin… Mais je ne focalise pas toute mon attention dessus.
Aujourd’hui, des femmes croisées dans la rue, des amies me demandent comment je m’occupe de mes cheveux, elles trouvent que c’est joli. Je commence à sentir de l’admiration. Certaines pensent que ça coûte cher. Mais j’y consacre peut-être 10000 francs (15 euros) par mois, alors que certaines dépensent des fortunes en mèches à tisser.
J’essaie peu à peu de sensibiliser les femmes autour de moi. Mais je me heurte souvent à un mur. Même si l’envie est là, l’environnement n’aide pas. Il ne faut pas avoir peur du regard des autres. »

vendredi 21 mars 2014

Awa, l'Ivoirienne



Indépendance
«  La vie des femmes chez nous, là, c’est pas facile. C’est la femme qui s’occupe des enfants en plus de ses activités à l’extérieur, c’est souvent elle aussi qui doit ramener l’argent à la maison pour le foyer, les enfants, la nourriture. Les hommes participent rarement à ces dépenses. Ce qu’ils font de leur argent, ça on ne sait pas.
Nous, les Burkinabées, nous avons trouvé la situation comme ça quand nous sommes nées : nos pères avaient pris deux ou trois femmes, ils ne pouvaient pas s’occuper de tout le monde, donc les femmes étaient obligées de travailler pour nourrir leur famille. Ça ne veut pas dire qu’elles avaient le droit de sortir : elles devaient faire leurs petits commerces devant leur porte.
Ma maman a deux coépouses. Elle s’est toujours battu, elle a toujours cherché à gagner sa vie, même si mon père était chef d’usine dans la transformation d’ananas en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui encore, malgré la vieillesse, elle continue à fabriquer et à vendre la pâte d’arachide chez elle.
Moi j’ai commencé à travailler à 24 ans, à Ouagadougou. Je venais d’arrêter l’école, en 3e, parce que j’étais tombée enceinte. J’étais employée par des Chinois pour vendre des médicaments dans une boutique. J’avais ma liberté, je voyageais… Mais le père de mon enfant, mon futur mari, n’était pas d’accord. Il voulait que je reste à la maison. Moi, je savais qu’avec le temps, il allait faire des difficultés pour me donner l’argent pour mes dépenses personnelles.
Après nos fiançailles, il est parti quatre ans en Allemagne travailler comme cuisinier dans un restaurant. Je pensais qu’à son retour, sa mentalité aurait changé, qu’il allait m’encourager. Mais non, il avait gardé l’esprit africain, il pensait que si je sortais, des hommes allaient me courir après. On a beaucoup discuté, mais il n’a pas pu me convaincre. Entretemps j’avais pu avoir ma propre boutique, où je vendais des pagnes, des boissons… Je l’aimais mais il y avait certaines conditions que je ne pouvais pas accepter. J’étais bien dans ma peau comme cela. Il a fini par me laisser faire.  »

Mariage forcé
« J’ai grandi en Côte d’Ivoire, où mes parents vivaient, comme beaucoup de Burkinabés. La culture, la manière de vivre sont différentes là-bas, on est plus libres. On s’habille bien, avec de jolis pagnes. Et puis on n’a pas peur de s’exprimer. Un jour, un ami a dit à propos de moi : "Les Ivoiriennes, leur bouche ne porte pas caleçon." (Traduction : elles disent tout ce qu’elles pensent.)
Enfant, j’ai échappé au mariage forcé. A 2 ans, j’avais été envoyée chez la mère de mon père au village, au nord de Ouagadougou, car elle se sentait seule. Un vieux m’avait repérée, il disait à ma grand-mère qu’il voulait me donner à son fils. En fait, je crois qu’il me voulait pour lui... Quand j’avais 8 ans, mon père m’a ramenée en Côte d’Ivoire, pour me scolariser.
Lorsque j’étais en 6e, nous sommes rentrés au Burkina, à Ouaga, avec ma mère. Le vieux du village est revenu, il a envoyé son fils, essayé de m’amadouer. Heureusement, mon père était contre le mariage forcé. Et j’étais sa première fille. Pourtant, il a quand même dû accepter de marier sa deuxième fille au fils de ce monsieur, pour ne pas causer de problèmes entre les deux familles. Ma demi-sœur a donc pris ma place. Mais elle ne m’en veut pas. Son mariage se passe bien.
J’ai quatre enfants de 20, 16, 12 et 7 ans. Ce dont je rêve pour eux, c’est qu’ils réussissent : qu’ils aient un bon travail, qu’ils soient à l’aise, qu’ils réalisent leurs rêves. S’ils vont bien, je vais bien aussi. L’aîné veut devenir pilote d’avion. Moi, quand j’étais jeune, je rêvais de devenir sage-femme. »

Polygamie
« La polygamie a diminué au Burkina, mais elle existe toujours. Même les jeunes de nos jours veulent prendre deux femmes dès qu’ils commencent à avoir de l’argent.
Un ami m’a dit dernièrement qu’il voulait prendre une deuxième femme car la première n’a eu que des filles, il me demandait conseil. Je lui ai dit : "Tu es fou ! Un garçon, une fille, c’est pareil. Aujourd’hui, ce sont même plus les filles qui aident les parents." Le problème, c’est qu’il vient de gagner beaucoup d’argent en louant un terrain. Mais l’argent peut finir… Et c’est difficile pour les femmes de s’entendre.
Depuis ce jour, il ne m’a plus donné signe de vie. Mais s’il ne m’appelle pas, je le ferai car le débat n’est pas terminé.
Mon mari, lui, assure qu’il ne veut pas de deuxième femme. Mais il ne faut pas faire confiance à l’homme, il peut avoir des amis qui lui mettent de mauvaises idées dans la tête. Dans la vie, il faut t’attendre à tout, comme ça tu peux tout supporter. Alors je l’ai prévenu : "Tu peux prendre une deuxième femme, mais moi je reste dans ma cour avec mes enfants, et elle tu la mets ailleurs, on ne va pas vivre ensemble." Il doit y avoir égalité. Le reste, c’est son problème. Du moment qu’il ne m’empêche pas de faire mon commerce...
Ici, on ne divorce pas comme chez vous. Si tu ramasses tes bagages parce que ça ne se passe pas bien avec ton mari et que tu retournes chez ta maman, tu la tues, elle ne sera plus respectée. Plus personne ne l’écoutera car on dira : "elle, sa fille n’a même pas su garder son foyer"…
Donc nous sommes obligées de nous soumettre malgré nous. »

jeudi 13 mars 2014

Nathalie, l’intouchable



« J’ai appris que j’étais séropositive il y a neuf ans. On m’avait conseillé de me faire dépister parce que j’étais souvent malade. J’ai beaucoup pleuré quand j’ai su. Mon mari venait de mourir (du sida), il ne se soignait pas. Ma famille vit loin, au village. J’étais seule avec mes trois enfants. Qu’est-ce que j’allais devenir ? »
Nathalie*, 38 ans, habite avec trois de ses quatre enfants à la lisière de Bobo Dioulasso. Derrière les champs de maïs, juste avant la brousse.
Au début, elle n’avait pas besoin de prendre des antirétroviraux (ARV), son taux de CD4 (cellules du système immunitaire) était bon. Elle était seulement soignée contre les maladies dites « opportunistes ». « J’allais mieux. Alors, je me suis dit que ce n’était pas vrai, je n’avais pas le sida. Mais peu de temps après, j’ai commencé à maigrir. J’ai appelé l’hôpital et on m’a donné des produits (ARV). »
Tous les trois mois, Nathalie se rend à l’hôpital pour un rendez-vous médical et pour récupérer ses ARV, fournis gratuitement. Elle part tôt le matin, marche plusieurs heures, sa fillette d’un an dans le dos, et revient à la nuit tombée.
« Seules une amie et ma fille aînée, qui vit à Ouagadougou, sont au courant que je suis séropositive. Si tu le dis autour de toi, tu ne vas plus gagner à manger, on va te montrer du doigt. Mon mari n’est plus là, je n’ai personne pour me soutenir. Mes voisins se doutent, alors ils font comme si je n’étais pas là, ils ne me regardent même pas, ne me disent pas bonjour. Ce que j’ai souffert, ça ne peut pas se dire. Je suis contente quand la médiatrice de l’association Espoir pour demain vient me voir, cela me soulage. Si les voisins me posent des questions, je dirai que c’est ma sœur qui est venue me rendre visite. »
Pour faire vivre sa famille, Nathalie « se débrouille » avec rien : devant sa maisonnette d'une pièce unique en banco, sèche sa maigre récolte d’arachides et de haricots. Quand elle parvient à se faire embaucher pour aider dans les champs, elle peut gagner de quoi ajouter un peu de sauce aux haricots. Aujourd’hui, elle n’a pas d’argent pour préparer la sauce.
Incapable de payer son loyer (4000 francs CFA, 6 euros), elle vit avec la crainte d’être jetée dehors avec sa famille.
« Je me demande souvent : qu’est-ce que j’ai gâté chez Dieu pour qu’il me donne une telle souffrance ? Est-ce qu’un jour je serai parmi les gens heureux ? »
Son petit garçon rentre de l’école. Il a 9 ans. Nathalie n’a pas fini de payer les frais de scolarité. Il a de grands yeux doux et curieux. Il salue poliment les visiteuses. Sa maman nous dit dans un souffle qu’il est infecté.
Il prend sa petite sœur dans ses bras. Nathalie l’allaite encore, malgré les risques de contamination. Que pourrait-elle faire d’autre ?
Elle ne dit pas un mot sur le père du bébé.

* Le prénom a été modifié.