jeudi 16 avril 2015

Alice, sans tabous

Pose d'un implant dans un dispensaire.


Alice a 54 ans. Elle est veuve depuis seize ans. Mère de quatre enfants, dont trois filles, elle a collectionné petits et gros boulots : commerçante entre le Togo, le Ghana et le Burkina, femme de ménage, petite main dans une banque, tantie dans un orphelinat. Aujourd’hui, elle est auxiliaire de santé dans un dispensaire, elle assure la pesée des bébés, la prise de tension, etc. En dehors de ses heures de travail, elle parcourt lycées et villages pour parler sexualité aux femmes et aux adolescents.
« Quand j’étais au collège, je rêvais d’être professeur d’histoire-géographie. Mais j’ai dû interrompre mes études en troisième, à 20 ans, à cause d’une grossesse. Aujourd’hui, je le regrette, même si j’ai épousé le père du bébé et fondé une famille avec lui.
Il y a quelques années, une des sages-femmes du dispensaire où je travaille a remarqué que j’ai le contact facile. Elle m’a proposé de suivre une formation pour faire de la sensibilisation sur la santé sexuelle. Depuis, je vais dans les collèges, les lycées, dans les tontines, les quartiers, pour parler de la contraception et des droits des femmes. Je présente les différentes méthodes, j’explique les avantages, les inconvénients, chacune peut poser ses questions, et j’envoie celles qui sont intéressées vers les sages-femmes. Je distribue des préservatifs, même dans les lycées, en général les proviseurs sont d’accord.
Beaucoup de femmes doivent encore se cacher pour prendre une contraception, car certains hommes y restent opposés, ils disent que ça rend les femmes infidèles ! La plupart des femmes choisissent la piqûre de contraceptif, plus discrète. Certaines cachent leur pilule chez leur copine et passent la prendre tous les matins avant d’aller au marché, pour échapper à la surveillance de leur mari. Moi-même, j’ai mis deux stérilets entre mes grossesses, et je ne l’ai pas dit à mon mari ; à l’époque c’était rare, il aurait refusé.
Dans mon quartier, je passe de porte en porte pour annoncer qu’il va y avoir ou causerie, ou bien ce sont des groupes de femmes qui viennent me demander de leur parler de telle ou telle chose. Lors des sensibilisations, je parle de tout : organes génitaux, clitoris, excision, contraception, mariages forcés, IST…  Certaines sont gênées, et étonnées que j’évoque tous ces sujets aussi facilement. Mais moi, ça ne me gêne pas, je leur explique que nous sommes entre femmes, qu’il ne faut pas avoir honte de parler de ça.
Même l’excision, ce n’est pas tabou pour moi. Cette pratique est interdite au Burkina, mais encore très répandue par endroit, en secret. Quand je m’aperçois à la pesée qu’un bébé a été mutilé, les parents refusent d’en parler. Moi, j’ai subi ça juste avant de rentrer à l’école, à 7 ans. Je me souviens de la vieille qui a fait ça. Je me souviens de la douleur. Je n’ai pas excisé mes filles.
Mon mari est décédé en 1999, ma première fille avait 15 ans, la dernière 5 ans. Ça n’a pas été facile d’élever seule quatre enfants. Mais aujourd’hui, je suis bien dans ma vie. Je suis libre, c’est moi qui commande à la maison.
Et je suis heureuse du rôle que je joue. Les gens viennent me voir pour se confier, prendre des conseils. De nos jours, avec l’alphabétisation, la sensibilisation, les femmes sont plus éveillées que nos mamans, plus indépendantes. Avant, il fallait l’accord du mari pour sortir. Désormais, ce n’est pas toujours le cas.
J’aimerais que les femmes puissent parler plus librement, car jusqu’à présent les hommes disent que la politique, ce n’est pas notre place. Il faut qu’on leur fasse comprendre qui nous sommes égaux. Et il faut qu’ils nous accompagnent sur le terrain, qu’ils nous soutiennent. »

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