A 40 ans, Valérie fabrique du dolo (la bière locale, à base
de mil) et le vend dans un cabaret de Bobo Dioulasso. Nous avions rendez-vous à
8 heures du matin pour discuter, une calebasse de dolo en guise de
café.
« Je suis devenue dolotière parce que ma belle-mère
l’était, et je venais l’aider au cabaret. Depuis 1999, j’y travaille trois
jours par semaine. Nous sommes six femmes à nous relayer. Le mercredi et le
jeudi, je prépare : il faut faire germer le mil, l’écraser, délayer la
farine, faire bouillir, transvaser, enlever la drèche (les grains de mil
écrasés), bouillir encore, laisser refroidir en ajoutant la levure. Je fais
environ 150 litres par semaine. C’est dur. Le vendredi, je vends. Si le marché
est bon, le dolo finit vite. Sinon, tu peux rester là jusqu’à 22 heures. Ça
joue sur l’éducation des enfants, parce que tu n’es pas à la maison.
Et puis il faut être forte pour travailler au cabaret. Les
gens disent que tu te vends, que tu es une pute ou une femme facile. Les hommes
qui viennent boire te font des propositions, ils se saoulent et viennent
t’emmerder ou ils veulent te commander comme leur femme. C’est à toi de choisir
la bonne attitude. Si tu te laisses manipuler, tant pis pour toi. Il faut te
faire respecter. Moi, depuis quinze ans, je sais me maîtriser, je ne rentre
jamais saoûle, alors les gens du quartier me respectent.
Avec le dolo, je peux gagner entre 1000 et 3500 francs CFA (1,5
à 5 euros) par semaine, mais parfois je ne vends pas tout et je ne gagne rien.
Alors je fais des petits commerces à côté, du savon liquide que je fabrique
moi-même, des friperies, des brochettes de soja… J’ai aussi un champ.
Chez nous, le travail ne finit jamais. Tu te lèves à 5
heures le matin, tu dois chauffer l’eau, balayer, faire la lessive, la
vaisselle. Tu réchauffes le restant de nourriture pour que les enfants mangent
avant d’aller à l’école. Ensuite c’est le cabaret, le commerce. Quand tu as
fini tu te reposes. Et le soir tu recommences.
Quand on commence à faire du dolo, on se dit que c’est pour
un temps. On ne souhaite pas faire cela toute sa vie. Moi, voilà quinze ans que
je suis dolotière. Ça a trop duré. Mais il n’y a pas de retraite. On m’a proposé un autre travail : laver des bouteilles,
pour 1500 francs par jour. Mais c’est dans la zone industrielle, à une heure de
marche de chez moi. Je vais essayer quand même. Si ça m’apporte un mieux, je
resterai. Je prendrai un crédit pour acheter un vélo. Sinon, je reprendrai le
dolo.
Mon mari vient parfois au cabaret, il voit comment ça se
passe. Il a confiance en moi, sinon il pourrait m’interdire de le faire. Quand
les enfants étaient petits, les jours de dolo, il leur réchauffait la
nourriture, les lavait. Il sait que si je suis ici, c’est pour l’aider, il est
soudeur.
Chez nous, la femme est toujours soumise à ce que l’homme
dit, elle n’a pas le droit de donner ses propres lois. Tu ne sors pas à son
insu, tu dois lui demander la route. S’il ne la donne pas, tu ne dois pas
partir. Alors qu’on devrait discuter ensemble pour choisir un modèle de vie qui
convienne aux deux. Ce n’est pas pour rien que Dieu a créé la femme pour ajouter
à l’homme. Sans la femme, l’homme n’est rien, et sans l’homme, la femme n’est
rien. L’intelligence que Dieu a donnée à la femme est plus forte que celle de
l’homme. La femme voit loin, elle anticipe. Mais l’homme est le maître, souvent
il ne veut pas croire ce que la femme dit. Parfois pourtant, il reconnaît
qu’elle avait raison.
Quand j’étais jeune, je rêvais d’être forte, de réussir ma
vie. Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je suis mal. Mais je prie Dieu pour
qu’il donne la chance que je n’ai pas eue à mes cinq enfants, qu’ils soient
intelligents et chanceux pour aller de l’avant. Qu’ils fassent un travail bien
fait, qu’ils respectent les autres et soient agréables. Mon souhait, c’est de vieillir dans de bonnes conditions.
Avoir les moyens de vivre dans notre propre maison et plus dans la grande
famille de mon mari. Vivre dans la paix. »
Merci à Isabelle pour cette belle rencontre.