vendredi 28 février 2014

Valérie, la dolotière



A 40 ans, Valérie fabrique du dolo (la bière locale, à base de mil) et le vend dans un cabaret de Bobo Dioulasso. Nous avions rendez-vous à 8 heures du matin pour discuter, une calebasse de dolo en guise de café.
« Je suis devenue dolotière parce que ma belle-mère l’était, et je venais l’aider au cabaret. Depuis 1999, j’y travaille trois jours par semaine. Nous sommes six femmes à nous relayer. Le mercredi et le jeudi, je prépare : il faut faire germer le mil, l’écraser, délayer la farine, faire bouillir, transvaser, enlever la drèche (les grains de mil écrasés), bouillir encore, laisser refroidir en ajoutant la levure. Je fais environ 150 litres par semaine. C’est dur. Le vendredi, je vends. Si le marché est bon, le dolo finit vite. Sinon, tu peux rester là jusqu’à 22 heures. Ça joue sur l’éducation des enfants, parce que tu n’es pas à la maison.
Et puis il faut être forte pour travailler au cabaret. Les gens disent que tu te vends, que tu es une pute ou une femme facile. Les hommes qui viennent boire te font des propositions, ils se saoulent et viennent t’emmerder ou ils veulent te commander comme leur femme. C’est à toi de choisir la bonne attitude. Si tu te laisses manipuler, tant pis pour toi. Il faut te faire respecter. Moi, depuis quinze ans, je sais me maîtriser, je ne rentre jamais saoûle, alors les gens du quartier me respectent.
Avec le dolo, je peux gagner entre 1000 et 3500 francs CFA (1,5 à 5 euros) par semaine, mais parfois je ne vends pas tout et je ne gagne rien. Alors je fais des petits commerces à côté, du savon liquide que je fabrique moi-même, des friperies, des brochettes de soja… J’ai aussi un champ.
Chez nous, le travail ne finit jamais. Tu te lèves à 5 heures le matin, tu dois chauffer l’eau, balayer, faire la lessive, la vaisselle. Tu réchauffes le restant de nourriture pour que les enfants mangent avant d’aller à l’école. Ensuite c’est le cabaret, le commerce. Quand tu as fini tu te reposes. Et le soir tu recommences.
Quand on commence à faire du dolo, on se dit que c’est pour un temps. On ne souhaite pas faire cela toute sa vie. Moi, voilà quinze ans que je suis dolotière. Ça a trop duré. Mais il n’y a pas de retraite. On m’a proposé un autre travail : laver des bouteilles, pour 1500 francs par jour. Mais c’est dans la zone industrielle, à une heure de marche de chez moi. Je vais essayer quand même. Si ça m’apporte un mieux, je resterai. Je prendrai un crédit pour acheter un vélo. Sinon, je reprendrai le dolo.
Mon mari vient parfois au cabaret, il voit comment ça se passe. Il a confiance en moi, sinon il pourrait m’interdire de le faire. Quand les enfants étaient petits, les jours de dolo, il leur réchauffait la nourriture, les lavait. Il sait que si je suis ici, c’est pour l’aider, il est soudeur.
Chez nous, la femme est toujours soumise à ce que l’homme dit, elle n’a pas le droit de donner ses propres lois. Tu ne sors pas à son insu, tu dois lui demander la route. S’il ne la donne pas, tu ne dois pas partir. Alors qu’on devrait discuter ensemble pour choisir un modèle de vie qui convienne aux deux. Ce n’est pas pour rien que Dieu a créé la femme pour ajouter à l’homme. Sans la femme, l’homme n’est rien, et sans l’homme, la femme n’est rien. L’intelligence que Dieu a donnée à la femme est plus forte que celle de l’homme. La femme voit loin, elle anticipe. Mais l’homme est le maître, souvent il ne veut pas croire ce que la femme dit. Parfois pourtant, il reconnaît qu’elle avait raison.
Quand j’étais jeune, je rêvais d’être forte, de réussir ma vie. Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je suis mal. Mais je prie Dieu pour qu’il donne la chance que je n’ai pas eue à mes cinq enfants, qu’ils soient intelligents et chanceux pour aller de l’avant. Qu’ils fassent un travail bien fait, qu’ils respectent les autres et soient agréables. Mon souhait, c’est de vieillir dans de bonnes conditions. Avoir les moyens de vivre dans notre propre maison et plus dans la grande famille de mon mari. Vivre dans la paix. »
Merci à Isabelle pour cette belle rencontre.

jeudi 20 février 2014

Bawa, la promise [ 2. Planches de survie ]



« Pendant toutes ces années, j’avais continué le théâtre. La troupe nationale s’est arrêtée en 1977, je ne sais plus pourquoi car j’étais prise dans mes angoisses personnelles. En 1979, mon oncle Idrissa a créé une nouvelle compagnie, Koulé Dafrou, qui est rapidement devenue célèbre dans le pays. Notre pièce Tassouma, une histoire de travaux forcés sur le chantier de construction de la route Bobo-Dédougou, jouée en dioula, a eu beaucoup de succès. On faisait pleurer les gens, on remplissait le théâtre de l’Amitié à Bobo (3000 places en plein air), on partait en tournée à l’étranger, à Paris…
J’ai eu la chance d’être accompagnée une fois à la guitare par le président Thomas Sankara. Je chantais dans un avion qui nous amenait au Ghana, où Koulé Dafrou devait jouer pour l’anniversaire du chef de l’Etat Jerry Rawlings à la demande de son ami Sankara. Le capitaine était un grand homme. S’il était encore vivant, les artistes du Burkina auraient moins de problèmes.
C’était une belle période, qui s’est arrêtée quand Idrissa est décédé, en 1987, car nous n’avons trouvé personne pour le remplacer, nous nous sommes découragés. Chacun est parti de son côté, beaucoup se sont mariés et ont abandonné le théâtre. Moi, j’ai été engagée quelques mois comme chanteuse de l’ensemble instrumental de Radio Bobo, mais le groupe n’a pas duré. Ensuite, j’ai participé de temps en temps à des troupes, fait des spectacles, mais cela ne me fait plus vivre.
En 1982, à mon retour d’une tournée au Ghana, j’avais reçu une lettre du père de mon enfant. Il me demandait pardon de ne pas s’être manifesté depuis la naissance et voulait qu’on éduque l’enfant ensemble. Nous nous sommes mariés à la mairie, contre l’avis de mes parents, et nous nous sommes installés ensemble à Ouaga.
Mais là-bas, j’ai tout récolté. Le gars nous a maltraités, mon fils et moi. Parfois, il ne me parlait pas pendant deux ou trois mois. Il ne me donnait pas d’argent, alors que la vie est chère à Ouaga. J’ai supporté, je gagnais un peu de sous en vendant de l’attiéké, je me débrouillais.
Quand mon fils a eu son CEP (certificat d’études primaires), son père a refusé de lui payer le collège. Je ne sais pas pourquoi mais l’enfant est devenu son ennemi. Un jour, mon mari m’a dit qu’il allait le tuer. J’ai caché l’enfant chez ma sœur, et j’ai essayé d’arranger les choses avec l’aide de ma belle-famille. Ça s’est calmé, et puis ça a repris. Dès que mon fils a été assez grand, j’ai pris une location pour lui.  Il venait à la maison quand son père n’était pas là.
Mon mari a fini par tomber gravement malade, il est mort le 10 novembre 2003. A peu près au même moment, mon fils a attrapé le tétanos, il est resté un mois à l’hôpital. Je suis revenue à Bobo, l’enfant semblait guéri. Mais un matin, j’ai dû l’emmener à l’hôpital car il avait très mal au ventre. Il est mort quelques heures plus tard, le 16 février 2004. Il avait 27 ans, il s’appelait Souleymane Ouattara. C’est la vie… Ça arrive…
Quelque temps après, mon père m’a fait asseoir. Et il m’a demandé pardon. Il a dit que tous les malheurs qui étaient arrivés dans ma vie, c’était à cause de lui, du mariage forcé [elle pleure] : “Je sais que si je t’avais laissée aller à l’école, tu aurais fait beaucoup de choses pour moi, tu as du cœur.” Je me suis mise à genoux, et moi aussi je lui ai demandé pardon. Depuis ce jour, nous sommes en paix.
Je vis aujourd’hui avec lui dans la cour familiale, ma mère est décédée en 2000. Même si la dernière épouse de mon père est plus jeune que moi, certaines tâches me sont réservées en tant que première fille : je prépare ses repas, ses vêtements lors des coutumes, les médicaments traditionnels quand il est malade. Lorsqu’il est aux champs, parfois pour plusieurs semaines, je suis un peu plus libre mais s’il est là, je suis à son service. Il ne m’empêche pas de sortir, ou de partir pour plusieurs jours, mais je dois lui demander la permission et lui préparer sa nourriture à l’avance.
Avec l’argent des tournées internationales, j’ai pu économiser pour acheter un congélateur. Je fais et je vends des jus : bissap, gingembre, pain de singe… C’est ça qui me nourrit. Ça me suffit. En dehors de la participation aux mariages, aux funérailles, je dépense peu. Et quand je ne gagne pas assez, ma petite sœur m’aide. Je ne me plains pas. Je ne compte pas sur un homme. Ma vie est dans la main de Dieu.
Quand j’étais jeune fille, je rêvais d’être riche pour pouvoir aider les gens qui en avaient besoin, leur donner à manger. Une vie sans histoires, sans bagarres, c’est tout ce que je voulais. Pourtant, je n’ai récolté que la souffrance. Le mariage forcé a gâté ma vie. Mon mari m’a traumatisée, il a maudit mon enfant unique.
Mais je me suis libérée de mon passé, je n’y pense pas, sauf quand un événement me le rappelle. Il faut avancer. Aujourd’hui, mon plus grand bonheur est d’être sur une scène. Je prépare une pièce avec des danseurs de Bobo, et je fais partie d’une troupe féminine, Mata Hari. Le théâtre et la danse, c’est ma vie. »

vendredi 14 février 2014

Bawa, la promise [ 1. Chant royal ]



A 54 ans,  elle est la doyenne de la troupe de théâtre féminine (et féministe) Mata Hari, à Bobo Dioulasso. Mais quand Bawa sautille, chante et rit sur la scène pendant les répétitions, on dirait une gamine.

« Je suis née en 1960, dans une grande famille bobo. Mon père, cultivateur, est un des principaux chefs coutumiers de Bobo Dioulasso. Ma mère – paix à son âme – était la première de ses quatre femmes, elle venait d’une famille de musulmans. Avant le mariage, ses parents avaient exigé que la première fille qu’ils auraient retourne un jour à la belle-famille. Ma mère a eu neuf enfants, je suis l’aînée des filles. J’étais donc destinée au mariage forcé dès ma naissance. J’ai été inscrite à l’école à 8 ans, mais on m’en a retirée au bout de six mois, à mon grand désespoir.
Heureusement, à 14 ans, j’ai découvert la danse et le chant. Dans le quartier, les jeunes se retrouvaient souvent pour danser. Un jour, on m’a parlé d’une troupe qui répétait à la Maison des jeunes de Bobo. Je suis allée voir. Il se trouve que celui qui s’en occupait, Idrissa, était mon oncle, le petit frère de ma mère. J’ai commencé à suivre les répétitions sans rien dire à mes parents. La journée, je travaillais à la maison, je pilais le mil, je préparais le tô. La nuit, je faisais mine d’aller retrouver mes amies dans la rue et je filais à la répétition. Mais je m’arrangeais pour être rentrée à 22 heures. Ma mère a quand même fini par découvrir que je n’étais pas là le soir. Elle m’a frappée, j’ai avoué. Elle est allée parler avec mon oncle.
Idrissa trouvait que je chantais et dansais très bien. Je tiens cela de mon père, qui a une voix magnifique, et qui dansait beaucoup dans sa jeunesse. C’est ce qu’il m’a raconté plus tard. Alors, quand Idrissa lui a annoncé qu’il m’avait sélectionnée pour faire partie de la troupe de danse nationale du Burkina, qu’il dirigeait, mon papa a accepté que je parte en stage à Ouagadougou. Après une première tournée en Tunisie en 1974, j’ai rapporté beaucoup d’argent et mes parents ne se sont plus jamais opposés à mes activités. Je faisais parfois un ou deux mois de répétitions à Ouaga, puis nous partions en tournée : Canada, Niger, Nigeria…
Mais, à Bobo, dans la cour familiale, tout le monde ne pensait pas comme mes parents. Un grand frère de mon père m’a traitée de pute parce que j’étais une fille qui se baladait comme elle voulait. A l’époque, c’est ainsi qu’étaient vues les comédiennes et les danseuses. Aujourd'hui, la société a changé, les gens ont compris que ceux qui font du théâtre ne sont pas des bons à rien. On en fait dans les écoles, on s’en sert pour la sensibilisation... Mais nous, les artistes de cette époque, nous en avons bavé.
Quand j’ai eu 16 ans, mes parents m’ont annoncé qu’ils allaient me marier à un vieux de la famille de ma mère, qui avait déjà trois femmes. J’ai refusé. Ils m’ont menacée : si je partais, je serais maudite. Alors, quand la troupe nationale est venue à Bobo, j’ai piqué une grossesse avec un danseur qui était tombé amoureux de moi. Je croyais qu’on me laisserait tranquille. Les préparatifs du mariage ont été stoppés. Je suis restée chez mes parents, mais dans la souffrance. Mon père ne me parlait plus, je ne pouvais approcher ma mère que quand il n’était pas là.
Mon fils est né en 1977. Le jour de l’accouchement, mon père m’a adressé la parole pour la première fois depuis des mois. Mais c’était pour me flatter, pour que j’accepte le mariage avec le vieux. Six mois plus tard, le jour où on devait m’emmener chez lui, j’ai fui au Mali, le bébé au dos. J’ai passé un an près de Sikasso, chez une amie.
A mon retour à Bobo, en mars 1979, on a encore voulu m’envoyer chez le vieux. J’ai refusé à nouveau, et on m’a chassée de la cour. J’ai pris une location, un rentrer-coucher à 2500 francs par mois. »
A suivre…

mercredi 5 février 2014

Océane l'affranchie [ 3. La renaissance ]


« L’opération m’a coûté 200 000 F CFA (305 euros), soit un mois et demi de salaire. Très peu de femmes au Burkina peuvent payer une telle somme.
Dans le milieu médical, au gouvernement, les gens disent que la chirurgie de la reconstruction est “esthétique”, que le clitoris ne sert qu’au plaisir. C’est faux ; il facilite aussi l’accouchement. Et même s’il ne servait “qu’au” plaisir, est-ce mal ? Dire que la reconstruction du clitoris est un luxe revient à dire que le plaisir de la femme est un luxe, c’est une manière d’avoir du mépris pour nous.
Bien sûr, cette chirurgie est délicate, elle a un coût. Mais elle devrait être accessible à toutes celles qui en ressentent le besoin (1). Est-ce que seules celles qui ont l’argent ont droit au plaisir ? C’est bien de lutter contre l’excision, mais toutes les femmes qui sont déjà excisées, qu’est-ce que vous en faîtes ?
Au début de ma carrière, dans les années 2000, on sentait que les politiques s’étaient emparés de la question de l’excision. La population était matraquée de messages. Après un accouchement, nous, les professionnels, avions l’obligation de parler des pratiques condamnables : l’excision, les purges, le gavage. Peu à peu, j’ai senti un laxisme s’installer, certains collègues ne donnaient plus le minimum d’informations, l’attention des politiques s’est relâchée. Tout le monde a abandonné la lutte.
De mon côté, je continue à prévenir les nouvelles accouchées que l’excision est interdite. Et j’ai mené ma petite enquête en mai et juin 2013 en examinant les fillettes de moins de 5 ans reçues en consultation. Plus de la moitié étaient excisées. J’ai de la peine pour elles. Elles font partie d’une génération où les mutilations seront moins systématiques. Elles risquent donc d’être stigmatisées; les garçons ne voudront pas d’elles.
Je ne peux qu’encourager les femmes à oser la reconstruction du clitoris. Pour moi, l’opération représente une renaissance, avec d’autres changements depuis mon divorce. Cette renaissance, j’aimerais la matérialiser, peut-être en changeant de prénom. J’ai choisi Océane, pour le sentiment de calme et de plénitude qu’il m’évoque.
Je n’ai pas l’impression d’avoir abandonné un pan de ma culture. L’excision est une pratique tellement barbare que je ne veux même pas entendre qu’elle fait partie de ma culture. Je ressens plutôt un sentiment de soulagement, de libération, d’affranchissement pour avoir osé dire non à l’homme. Car l’excision est le symbole de la domination des mâles, une castration pour avoir la maîtrise de notre sexualité. Ils te diront tous que c’est une affaire de femmes, qu’ils ne sont pas au courant. Mais, consciemment ou inconsciemment, la plupart savent comment sont pratiquées ces mutilations. Leur silence est coupable.
Je vis donc cette réparation comme un défi. Un refus, un NON de plus à la soumission et donc un pas de plus vers ma liberté, la libération de la femme, un pas de plus vers l'émancipation. »

(1) En France, la reconstruction du clitoris est remboursée par la sécurité sociale.