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Pose d'un implant dans un dispensaire. |
Alice a 54 ans. Elle est veuve depuis seize ans. Mère de
quatre enfants, dont trois filles, elle a collectionné petits et gros boulots :
commerçante entre le Togo, le Ghana et le Burkina, femme de ménage, petite main
dans une banque, tantie dans un orphelinat. Aujourd’hui, elle est auxiliaire
de santé dans un dispensaire, elle assure la pesée des bébés, la prise de
tension, etc. En dehors de ses heures de travail, elle parcourt lycées et
villages pour parler sexualité aux femmes et aux adolescents.
« Quand j’étais au collège, je rêvais d’être professeur
d’histoire-géographie. Mais j’ai dû interrompre mes études en troisième, à 20
ans, à cause d’une grossesse. Aujourd’hui, je le regrette, même si j’ai épousé
le père du bébé et fondé une famille avec lui.
Il y a quelques années, une des sages-femmes du dispensaire
où je travaille a remarqué que j’ai le contact facile. Elle m’a proposé de
suivre une formation pour faire de la sensibilisation sur la santé sexuelle. Depuis,
je vais dans les collèges, les lycées, dans les tontines, les quartiers, pour
parler de la contraception et des droits des femmes. Je présente les différentes
méthodes, j’explique les avantages, les inconvénients, chacune peut poser ses questions, et j’envoie celles qui
sont intéressées vers les sages-femmes. Je distribue des préservatifs, même
dans les lycées, en général les proviseurs sont d’accord.
Beaucoup de femmes doivent encore se cacher pour prendre une
contraception, car certains hommes y restent opposés, ils disent que ça rend
les femmes infidèles ! La plupart des femmes choisissent la piqûre de
contraceptif, plus discrète. Certaines cachent leur pilule chez leur copine et
passent la prendre tous les matins avant d’aller au marché, pour échapper à la
surveillance de leur mari. Moi-même, j’ai mis deux stérilets entre mes
grossesses, et je ne l’ai pas dit à mon mari ; à l’époque c’était rare, il
aurait refusé.
Dans mon quartier, je passe de porte en porte pour annoncer
qu’il va y avoir ou causerie, ou bien ce sont des groupes de femmes qui
viennent me demander de leur parler de telle ou telle chose. Lors des
sensibilisations, je parle de tout : organes génitaux, clitoris, excision,
contraception, mariages forcés, IST…
Certaines sont gênées, et étonnées que j’évoque tous ces sujets aussi
facilement. Mais moi, ça ne me gêne pas, je leur explique que nous sommes entre
femmes, qu’il ne faut pas avoir honte de parler de ça.
Même l’excision, ce n’est pas tabou pour moi. Cette pratique
est interdite au Burkina, mais encore très répandue par endroit, en secret.
Quand je m’aperçois à la pesée qu’un bébé a été mutilé, les parents refusent
d’en parler. Moi, j’ai subi ça juste avant de rentrer à l’école, à 7 ans. Je me
souviens de la vieille qui a fait ça. Je me souviens de la douleur. Je n’ai pas
excisé mes filles.
Mon mari est décédé en 1999, ma première fille avait 15 ans,
la dernière 5 ans. Ça n’a pas été facile d’élever seule quatre enfants. Mais
aujourd’hui, je suis bien dans ma vie. Je suis libre, c’est moi qui commande à
la maison.
Et je suis heureuse du rôle que je joue. Les gens viennent
me voir pour se confier, prendre des conseils. De nos jours, avec
l’alphabétisation, la sensibilisation, les femmes sont plus éveillées que nos
mamans, plus indépendantes. Avant, il fallait l’accord du mari pour sortir. Désormais,
ce n’est pas toujours le cas.
J’aimerais que les femmes puissent parler plus librement,
car jusqu’à présent les hommes disent que la politique, ce n’est pas notre
place. Il faut qu’on leur fasse comprendre qui nous sommes égaux. Et il faut qu’ils
nous accompagnent sur le terrain, qu’ils nous soutiennent. »