lundi 21 avril 2014

Sidonie, captive vagabonde

Sans jamais se départir de son doux sourire, Sidonie* tient un restaurant à Bobo Dioulasso. Le mardi soir, elle abandonne son comptoir pour monter sur les planches.

« J’aurais pu faire des études supérieures, mais je suis tombée enceinte à 17 ans, en troisième. Je ne savais rien de la contraception. Mes parents m’ont chassée de la maison. A l’époque, on n’acceptait pas une fille enceinte. Mon père ne voulait même pas qu’on sorte. Pour aller danser, on attachait nos habits dans un foulard, on les lançait par dessus le mur, et on disait qu’on allait voir une copine.
Je suis la onzième de douze enfants. Mon père nous a eus très tard. Il a fait la Première guerre mondiale, à Verdun. Il avait été recruté au village pour rejoindre un contingent de Tirailleurs sénégalais basé au Maroc. C’est là qu’il a épousé ma mère, une Marocaine. Ils sont rentrés au Burkina pendant la Deuxième guerre mondiale.

Cicatrices

Le père de mon enfant voulait que je me fasse avorter. J’ai refusé, j’avais trop peur de mourir. Il a accepté de me prendre chez lui. Il avait 26 ans, était comptable. Après la naissance du bébé, j’ai repris l’école. Mais peu à peu, mon type a changé de visage. Je suis devenue son esclave. Il était jaloux, c’était maladif. Il me frappait. J’ai encore les cicatrices. J’étais jeune, naïve. Je ne disais rien à ma famille, avec qui j’avais repris contact pourtant.
C’est vrai, il payait mes études, ma moto... Mais il ne me mettait pas en condition de réussir, il refusait que je participe aux travaux de groupe. J’ai passé trois fois le bac. Et finalement il ne m’a servi à rien, car quand je l’ai eu, j’avais dépassé d’un an l’âge limite pour entrer dans une école supérieure à Ouaga (l’université n’existait pas encore), et mon mari s’est fait licencier, j’ai dû chercher du travail.

Dubai-Bangkok

Mon grand frère m’a aidée à monter mon commerce. Je voyageais beaucoup : en France, à Dubai, au Brésil, à Bangkok. Je vendais des produits cosmétiques, des vêtements et des chaussures dans une grande boutique. Ça marchait bien. Mon mari me laissait partir, il n’avait pas le choix car il n’avait pas retrouvé de travail. Mais je devais l’appeler tous les jours.
Je pensais que la situation allait s’améliorer ; elle a empiré. Lorsqu’il a monté son activité de récupération de métaux, il a installé son bureau juste à côté de ma boutique et débarquait pour un oui pour un non, écoutait aux portes… J’en ai vu de toutes les couleurs. Alors que je ne voulais pas d’autre enfant, je suis tombée enceinte neuf ans après le premier. Il a osé dire que l’enfant n’était pas de lui. Quand il est né, c’était sa photocopie !
J’ai supporté mon mari pendant trente ans ! Il n’a jamais cessé de me battre. Je voulais partir, mais je n’y arrivais pas. J’ai attendu que mes deux fils quittent la maison, puis ma maman, qui était venue vivre chez nous. A la fin, j’avais vraiment peur. C’était devenu invivable. Quand on dormait, il verrouillait et prenait la clé. Il m’a même menacée avec un pistolet. Il était devenu fou.

Ambitions

Quand mon grand frère est revenu de France, il a pris ma mère chez lui. Le lendemain même, j’ai quitté la maison. J’ai tout abandonné et j’ai couru me cacher chez une cousine. Pendant un mois, mon mari m’a cherchée partout, puis il a laissé tomber. Quand je le croise dans la rue maintenant, il détourne le regard. A 47 ans, je suis repartie à zéro. Grâce à ma sœur, j’ai pu ouvrir un restaurant.
Aujourd’hui, j’ai 56 ans et je sais que j’ai sacrifié ma vie à cause d’une erreur de jeunesse. J’étais ambitieuse, je voulais être archéologue. Si j’avais poursuivi mes études, si j’avais été plus indépendante, je ne me serais pas laissée faire. Quand un homme s’est occupé de toi, t’a payé une moto, une voiture, c’est difficile de le rejeter et d’expliquer à ta famille qui il est réellement. Mais on ne peut pas refaire le passé, il faut aller de l’avant.
La femme africaine doit lutter pour se libérer, et c’est d’abord par les études qu’elle y parviendra. S’il y a plus de femmes diplômées, gouverneurs, députées, les mentalités finiront par changer. Il y a déjà plus de filles à l’université, plus de femmes à des postes de responsabilité qu’il y a une vingtaine d’années. Mais on a encore beaucoup à faire. Avec le théâtre, j’ai trouvé un moyen de participer à cette libération de la femme, à son épanouissement. J’arrive à m’ouvrir, et ça me fait du bien. »
 
* Le prénom a été changé.

jeudi 3 avril 2014

Barbara, forte tête

© Aurore Feer

Barbara a 26 ans et travaille dans la communication. Depuis deux ans, elle garde ses cheveux naturels. Un acte de bravoure, au royaume du défrisage, des tissages et des extensions.

« La coiffure, c’est une vraie contrainte dans notre société. Les gens me regardent dans la rue, l’air de dire : pourquoi elle ne se coiffe pas, celle-là ? Une fille comme moi, c’est une fille qui se néglige. Ou une “rasta”, une rebelle.
La mère d’une amie me dit souvent : “Toi, ton mari va te laisser si tu restes comme ça.” C’est le genre de réflexion que j’entends presque tous les jours. Mais ça ne m’atteint pas. Ça ne me dérange pas d’être différente. Quand mes cheveux seront longs, le regard changera.
J’ai quand même été très choquée, un jour, par la réflexion d’un cadre d’un ministère pour lequel je venais de réaliser une campagne de communication : “Vous trouvez votre coiffure professionnelle ?” J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’un intellectuel trouve plus professionnel de mettre des résidus de pétrole sur sa tête !
Enfant, en Côte d’Ivoire, j’ai fréquenté des écoles catholiques où nous étions obligées de nous couper les cheveux à ras. Arrivée au Burkina à 13 ans, j’étais ravie de pouvoir me les laisser pousser. A partir de là, je me suis souvent défrisée. Je perdais mes cheveux, mais je ne faisais pas le lien.
Car en Afrique, il n’y a pas d’autre modèle. Les femmes ne se posent pas la question. Même pour tisser des mèches synthétiques qui leur cacheront entièrement le crâne, elles se font défriser ! Pourtant, les produits utilisés sont hyper agressifs, ils contiennent de la soude et fragilisent les cheveux. Quand on ajoute des extensions lourdes, la racine s’arrache. Beaucoup de femmes ont les tempes et le haut du crâne complètement dégarnis. Mais elles pensent que c’est à cause du climat.
Le pire, c’est que ça schlingue, c’est sale, ça démange, ça donne chaud. Tu ne sais pas pourquoi tu souffres, c’est comme ça partout autour de toi. Les filles ne savent pas qu’on peut utiliser des techniques moins agressives, ou se faire des têtes différentes avec des cheveux crépus. C’est la conséquence de la suprématie masculine. Le gars donne l’argent à sa copine et lui dit : “Vas te coiffer, demain on va sortir avec mes potes.” Et elles se laissent faire. Je te jure !
Quand j’ai commencé à travailler, je faisais une coupe courte toutes les deux semaines, et je les laissais au naturel. Jusqu’à ce que je découvre, il y a un an sur Internet, des informations sur le mouvement nappy (contraction de natural et happy). Né aux Etats-Unis, il rassemble des femmes qui assument leurs cheveux crépus. J’ai compris que c’était ce qui me correspondait, j’ai eu envie de les laisser pousser. Mais je ne savais pas comment les gérer. A un moment, je ne ressemblais à rien, j’avais très mal quand je me peignais.
Aujourd’hui, j’ai ce qu’on appelle un « skrincage » : le cheveu est assez long mais il se contracte, donc il paraît court. Beaucoup de nappy détestent, mais c’est une coiffure à part entière. Quand je vais au salon, les coiffeuses grognent parce que je suis difficile à démêler. Alors j’emmène mon arsenal : mon vaporisateur avec un mélange d’eau et d’huile. 
En Côte d’Ivoire, la communauté nappy est plus importante. Les produits afro sont beaucoup plus faciles à trouver. Mais ils sont chers, tout le monde ne peut pas se le permettre. Je suis allée une fois dans un salon nappy à Abidjan, j’ai dépensé 39000 francs CFA (60 euros) !
Au Burkina, le mouvement nappy est très récent, nous ne sommes pas nombreuses. Alors j’ai été ravie, il y a quelques mois, de découvrir une page Facebook de filles burkinabées : Fasonappy. J’y trouve des astuces, des conseils. Ça m’intéresse beaucoup.

J’ai aussi créé ma page Facebook, pour partager mes propres expériences. Cependant, je me retrouve pas totalement dans les positions de certaines « nappy » qui le vivent comme une identité et semblent totalement centrées sur leurs cheveux. Moi, j’en prends soin… Mais je ne focalise pas toute mon attention dessus.
Aujourd’hui, des femmes croisées dans la rue, des amies me demandent comment je m’occupe de mes cheveux, elles trouvent que c’est joli. Je commence à sentir de l’admiration. Certaines pensent que ça coûte cher. Mais j’y consacre peut-être 10000 francs (15 euros) par mois, alors que certaines dépensent des fortunes en mèches à tisser.
J’essaie peu à peu de sensibiliser les femmes autour de moi. Mais je me heurte souvent à un mur. Même si l’envie est là, l’environnement n’aide pas. Il ne faut pas avoir peur du regard des autres. »