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Djeneba (à droite), avec sa fille, sa nièce et ses voisines. |
« Je tiens un petit kiosque à café sur le goudron de
mon quartier, à Bobo Dioulasso. Je vends des boissons, des omelettes. J’ai 38
ans et je me débrouille pour élever seule cinq adolescents : mes deux
filles, les deux enfants de ma grande sœur décédée et un enfant de ma petite sœur.
J’ai aussi acheté un kiosque pour vendre des crédits de téléphone, mais pour
l’instant je n’ai pas l’argent pour l’installer. Je n’arrive plus à m’en
sortir. Cette année, je n’ai pu envoyer que mon neveu à l’école, en seconde. Je
n’ai pas assez d’argent pour scolariser les autres.
Il n’y a pas assez de places dans les collèges publics. Pour
être pris, il faut négocier avec de l’argent, ça coûte finalement plus cher que
le privé. Et puis, dans le public, si tu n’as pas le niveau, on te chasse. Mais
les enfants de pauvres ne peuvent pas bien bosser. Regarde ma fille Awa :
quand je dois aller quelque part, elle s’occupe du kiosque. Alors je préfère
les mettre dans le privé. Mais les frais de scolarité augmentent chaque année. Cette
année, je suis dans le pétrin… Ça fait deux mois que je n’ai pas pu payer mon
loyer.
Malgré le coton et l’or qu’il y a ici, le Burkina reste un
pays pauvre parce que, sous Blaise Compaoré, l’argent n’allait pas où il devait
aller. Avec lui, les riches continuaient à être riches et les pauvres à moisir
dans leur pauvreté. Il y avait trop de corruption. Le gouvernement avait promis
aux femmes d’accorder des microcrédits pour les petits commerces. Mais même là,
il fallait payer pour pouvoir déposer le dossier…
En 2014, j’ai participé à plusieurs manifestations pour
demander le départ du Président à la fin de son mandat, en 2015. Blaise Compaoré
n’aurait pas dû en arriver là, il aurait dû partir avant.
Le jour où il a démissionné, j’étais à la maison et je
faisais la navette jusqu’au goudron pour voir ce qui se passait. C’était ma
façon de soutenir le mouvement. Quand j’ai vu la foule passer, j’ai versé des
larmes. Je ne pouvais pas quitter longtemps la maison, parce que je n’avais
personne pour surveiller mes enfants. Je ne voulais pas qu'ils partent dans la
rue. J’avais peur de ne plus les revoir.
Maintenant que Blaise est parti, ça va aller, inch allah. On
a plein d’espoirs et plein de doutes en même temps.
Il faut que tout change. On ne demande pas l’école gratuite,
l’Etat ne peut pas s’occuper de tout, mais si les frais de scolarité diminuent un
peu, on va se débrouiller. C’est pareil pour la santé : aujourd’hui, à
l’hôpital, si tu as un accident, tant qu’un membre de ta famille n’arrive pas
pour payer, tu ne peux pas avoir les premiers soins, même si c’est très grave.
Tout est payant, même les gants ! Il n’y a que dans les cliniques qu’on est
bien soigné. Comme tu paies, on s’occupe bien de toi, alors que les docteurs
sont les mêmes qu’à l’hôpital. Mais nous, on n’a pas les moyens.
J’aimerais que le Burkina redevienne comme du temps de
Thomas Sankara (1). J’avais 10 ans en 1986, j’étais fière de lui, un homme
honnête, juste, qui n’était pas intéressé par le pognon mais par son pays. J’aurais
voulu qu’il soit de ma famille. Je demande aux nouvelles autorités d’être comme
lui. Même s’ils ne peuvent pas arriver à Sankara à 100%, ils n’ont qu’à
grouiller pour arriver à son genou.
Mon plus grand rêve, c’est de devenir un jour une grande
commerçante import-export. J’ai dû abandonner l’école au CE2 car ma maman est
tombée malade, elle est morte quand j’avais 16 ans. J’ai continué en cours du
soir jusqu’au CEP (certificat d’études primaires). Ces dernières années, j’ai
repris les cours du soir pour obtenir le BEPC, peut-être je pourrai trouver un
poste de secrétaire, avoir un salaire.
Mon deuxième rêve, ce serait d’ouvrir un orphelinat pour
aider les enfants qui en ont besoin. Mais pour faire ça un jour, il faut
d’abord que je gagne de l’argent. Si tu n’arrives pas à t’aider toi-même,
comment tu peux aider les autres ? »
(1) Président révolutionnaire
arrivé au pouvoir en 1983, assassiné en 1987.