mardi 3 juin 2014

Fati et Florence, les béquilles de l'hôpital


Garde-malades employées par l’association Contact Hors Limite, Fati et Florence s’occupent des patients isolés au CHU de Bobo Dioulasso. Une tâche ingrate que personne ne leur envie, mais pour laquelle elles sont à peine payées.

Fati, 49 ans : « Je faisais le nettoyage à l’hôpital lorsque l’association Contact Hors Limite a été créée en 1998 à Bobo, quelques années après Ouagadougou, par des médecins et des infirmiers qui cherchaient une solution pour la prise en charge de l’hygiène et de l’alimentation des patients isolés*.
Je me suis inscrite dès le début. On nous avait dit qu’on serait payés au Smic (35 000 francs CFA par mois soit 53 euros) et déclarés à la Caisse nationale de sécurité sociale. Mais ça fait seize ans, on a attendu en vain. Aujourd’hui, nous sommes payés 25 000 francs par mois (38 euros). Avant, c’était 15 000 ! Le problème est que l’association vit de contributions volontaires. Pas de contributions, pas de salaires. Une année, nous n’avons reçu que 2000 ou 3000 francs par mois.
Avec ça, je dois faire vivre toute ma famille car mon mari est au chômage depuis plusieurs années. J’ai deux enfants, un garçon né en 1984 et une fille née en 1991. Il faut manger, acheter les habits, payer le taxi pour l’hôpital (1000 francs aller-retour), la scolarité de ma fille, qui est en 3e (75 000 francs par an)… J’ai cherché un autre emploi, mais je n’ai pas trouvé. Je vends du savon pour compléter. Je n’ai même pas une moto à garantir pour obtenir un crédit. »
Florence, 39 ans : « Je travaille pour Contact Hors Limite depuis 2002. Je suis la seule à contribuer aux dépenses de mon foyer. J’ai une fille de 8 ans, en CM1, je paie 25 000 francs de frais de scolarité par an. Nous sommes quatre garde-malades à nous relayer à l’hôpital. Quand c’est ton jour de garde, tu portes les habits à la buanderie de l’hôpital, tu donnes à manger aux malades, tu vides les pots. Le matin tu te lèves à 4 heures pour laver les patients, changer les draps, vider les pots encore, donner les médicaments, le petit déjeuner. Puis ton collègue prend le relai. »
Fati : « Avant, on était là 24 heures sur 24, même les week-ends et les jours fériés, de 7 heures à 7 heures. On a un peu arrêté les gardes de nuit pour protester contre nos paies. On va bientôt les reprendre. Si nos conditions ne s’améliorent pas, on arrêtera encore. Le personnel de l’hôpital a des indemnités pour les gardes, pour les risques. Nous, on n’a rien. On travaille comme ça comme des ânes, sans avantages ni retraite.
Pourtant, notre rôle n’est pas facile. Nous nous occupons des personnes inconscientes en attendant de retrouver leur famille, mais aussi des cas sociaux et des “mentaux”. Certains sont agressifs, d’autres font leurs besoins n’importe où. Tu es seule pour tout l’hôpital : aux urgences, au bloc, en pédiatrie, on t’appelle. Quand l’épidémie de sida était très forte, on lavait même les habits à la main car la buanderie refusait de les prendre.
A mon âge, est-ce que je pourrai encore faire ce travail dans deux ou trois ans ? C’est dur, il faut soulever les malades pour les laver. Quand elles nous voient, certaines personnes disent qu’elles ne feraient jamais ce qu’on fait, même pour 100 000 francs. D’autres trouvent que ce n’est pas un métier. Les familles des autres patients nous font des reproches : “Venez chercher votre malade, il sent trop mauvais, on ne peut plus respirer.”
Le personnel de l’hôpital  nous dit : “Dieu vous récompensera pour ce que vous faites.” Mais c’est que la bouche qui nous soutient. Tu es là pour aider les infirmiers, pour l’hygiène de l’hôpital. Mais si toi-même tu tombes malade, il n’y a personne pour t’aider. Une fois,  ma maman a eu des problèmes aux yeux. Je suis allée à la caisse de l’hôpital pour demander une exonération des frais médicaux mais ils ont refusé. Heureusement, il y a des infirmiers humains, qui parfois nous aident. Mais à chaque fois il faut négocier, après seize ans de service !
On veut que ça change. On va se lever pour trouver nous-mêmes des partenaires, distribuer une lettre au gouverneur, à la mairie, aux églises, au ministère de l’Action sociale. C’est le travail de l’Action sociale qu’on est en train de faire, il faut qu’ils nous appuient. Ce problème concerne tout le monde. »
  
* A l’hôpital au Burkina, ce sont les familles qui lavent les malades, fournissent et changent leurs draps, leur apportent la nourriture, lavent les chambres et les lits, etc.