dimanche 25 mai 2014

Kadi, à bonne école



Kadi est peule, née à Dédougou en 1964. Institutrice de métier, elle prend son Nescafé tous les matins dans un petit kiosque avant de rejoindre son bureau à l’Inspection d’académie, à Bobo Dioulasso.
« Mon père, infirmier, a envoyé tous ses enfants à l’école, et il en avait beaucoup, je ne sais pas même combien exactement. Il avait quatre femmes. Ma mère était la première et elle a eu onze enfants. Il nous a tous poussés, même ses neveux. Du coup, il y a beaucoup de fonctionnaires dans la famille. J’ai des frères et des cousins policiers, enseignants, dans la santé… et des sœurs secrétaires de direction dans le privé.
Mon père était le seul parmi ses frères à avoir fait l’école. Comme il ne voulait pas s’occuper des bêtes, ses parents l’envoyaient livrer le lait au commandant de cercle. Un jour, il a suivi des enfants qui allaient en classe. Il est entré s’asseoir. Son père était contre, mais sa mère le soutenait en cachette.
Moi, je suis allée à l’école jusqu’à la seconde. Ça n’allait pas fort, j’ai arrêté. Je me suis inscrite à plusieurs concours administratifs niveau BEPC. C’est celui de l’enseignement qui a marché. J’ai hésité. Je n’avais pas envie de devenir institutrice, mais je voulais un emploi, être indépendante.
Je me suis mise à aimer le métier dès que j’ai commencé, car les enfants sont très francs, sincères. Mais au bout de quelques années, j’ai souffert d’un problème de cordes vocales. Je perdais la voix. Le médecin ne savait pas ce que j’avais, mais il m’a conseillé de ne plus parler. Pour une enseignante, c’est pas facile ! Grâce à des amis franco-burkinabés, j’ai pu partir me faire opérer à Paris. Quand je suis rentrée, en 2003, on m’a affectée à l’Inspection d’académie de Bobo, au service des statistiques. Nous travaillons sans ordinateur. C’est difficile. Mais mon travail me permet d’être indépendante et de suivre l’éducation de mes enfants. J’ai une fille en deuxième année de géographie, et un garçon au collège, en troisième.

Vivre ensemble

Je me suis mariée religieusement (je suis musulmane) en 1998 et à la mairie en 2000, sous le régime de la monogamie, avec un homme que j’avais connu étudiant et que je n’avais jamais vraiment cessé de fréquenter. Juriste de formation, il travaille pour une association dans le domaine de l’adduction d’eau potable.
Il est d’ethnie bobo. Nous vivons dans sa grande famille, à Bobo. Dans toutes les cours familiales, il y a des scènes de jalousie. Avant, cela me faisait souffrir, puis j’ai pris du recul, je ne fais plus attention à ces choses-là. Mais de plus en plus de couples divorcent à cause de la vie en grande famille. Vivre ensemble, il n’y a rien de plus difficile.
Ici, quand une femme se bat, on trouve qu’elle est bandite. On sait que si tu arrives à être indépendante, tu ne peux pas être soumise. Or tu dois être soumise. Mon mari me laisse libre : je voyage, je sors quand je veux, je peux même rester dehors jusqu’à minuit avec mes amies. Mais dans notre culture, ce sont les vieux parents qui ont la main mise sur le foyer, qui décident à notre place. Si je veux voyager, je dois demander l’autorisation à mes beaux-parents, par respect.

Eliminer l’analphabétisme

On sent un changement de mentalité, assez lent. Déjà, le mariage forcé est devenu rare. Mais c’est insuffisant. Il y a des femmes qui refusent la contraception, qui meurent de faire trop d’enfants. Il y a le manque d’hygiène. Tout ça, c’est dû à l’analphabétisme. Si tu es éduquée, tu vas éduquer tes enfants.
Aujourd’hui encore, beaucoup de filles ne sont pas scolarisées, surtout dans les campagnes. En ville, elles sont plus nombreuses que les garçons dans certaines classes. Et elles ont souvent des meilleurs résultats. L’an dernier au CEP (certificat d’études primaires), les trois premières étaient des filles.
Il y a aussi le problème des grossesses précoces. Les parents ne parlent pas de la sexualité à leurs enfants. C’est tabou. Pourtant, c’est la seule manière d’éviter aux filles de piquer une grossesse. Il faudrait introduire vraiment l’éducation à la sexualité dans les programmes scolaires, faite par des spécialistes.
Chez les Peuls, on parle encore moins de ces choses-là. Moi-même, je suis tombée enceinte à 20 ans, j’étais encore à l’école. Mais je n’ai pas eu trop de problèmes. Ma mère était à l’écoute de ses enfants. C’est elle qui a élevé ma fille quand j’ai été affectée loin de  Dédougou.
Avoir une bonne retraite, être en bonne santé, voyager, voilà ce que je souhaite pour l’avenir. Je suis en train de construire. J’ai envie d’avoir l’intimité de mon foyer, de pouvoir recevoir mes amis. Je ne sais pas si mon mari me suivra. Je pourrai envoyer des personnes âgées pour le convaincre. Mais au Burkina, rares sont les hommes qui acceptent de vivre dans la maison payée par leur femme. »